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Mettre la table pour de vrais changements. Par Jacques Proulx jproulx@solidarite-rurale.qc.ca À ceux qui, lisant le titre de cet éditorial, penseront qu'il porte sur la Commission Gomery, je dis détrompez-vous. Je ne vais pas céder à la tentation. Les analystes, commentateurs et autres spécialistes s'en sont tous donné à cour joie, je m'abstiendrai d'en ajouter, sinon pour dire que le tort causé à l'éthique et à la confiance que nous, les simples citoyens, portons à nos gouvernants et à nos institutions est extrêmement grave et modifiera plus profondément que l'on ne peut se l'imaginer aujourd'hui la vie démocratique au pays. L'éthique dans la gouvernance devrait d'ailleurs être le thème de la prochaine campagne électorale, qu'elle soit printanière, estivale ou hivernale.
Pendant que les stratèges pèsent et soupèsent l'opinion publique d'un océan à l'autre, à Solidarité rurale, c'est à l'essoufflement du modèle agricole québécois que nous nous intéressons par les temps qui courent. Il y a déjà belle lurette que nous considérons que le contrat social tacite qui lie le citoyen, l'agriculteur et l'État est en voie d'effritement, que les problèmes de cohabitation se complexifient faisant augmenter l'incompréhension qui règne dans nos milieux ruraux.
L'agriculture s'est radicalement transformée. En deux décennies, le Québec a perdu le tiers de ses fermes et la population vivant de l'agriculture ne représente plus que 6,8% des ruraux. Le modèle du « produire pour produire » a réduit l'agriculture à sa seule fonction marchande, comme s'il s'agissait d'une industrie à ciel ouvert. Au nom de cette approche, des millions de porcs sont exportés, on vide des centaines de villages et c'est sans parler de la facture environnementale. Face à la mondialisation, à la montée des pays asiatiques, à l'ère des Wal Mart et des McDo, les défis pour les milieux ruraux et de l'agriculture sont sans précédent et les lieux pour en débattre inexistants.
Au moment où, dans la plupart des pays industrialisés, on parle de différenciation, de valeur ajoutée, d'occupation du territoire, certains ici continuent de croire qu'il n'existe d'autre choix que de grossir ou disparaître. Or, comment peut-on prétendre battre les Américains sur le terrain de la grosseur des fermes, de l'industrialisation de l'agriculture et de la concentration? Il faut sortir de ce fatalisme ambiant. On ne peut pas rester les bras croisés et compter les villages qui se dévitalisent et les jeunes qui les quittent. Depuis 20 ans, ce modèle a fait disparaître deux fermes par jour et créé un fossé immense entre le producteur et le consommateur, sans parler de l'endettement qui étouffe les agriculteurs et décourage la relève.
Nous ne dressons pas un tel portrait pour le plaisir, plutôt comme un constat qui doit forcer la réflexion et l'action. On navigue à vue depuis trop longtemps. Au fil des mesures, des programmes, des réglementations et des normes, on a perdu la finalité. Il ne faut pas que la bureaucratie réaménage, adapte les programmes actuels pour les mettre à la sauce du développement durable en nous faisant croire que les difficultés sont passagères. L'enjeu est bien plus important, l'agriculture est à la croisée des chemins, il faut un débat rigoureux qui va nous permettre d'accoucher d'une nouvelle vision et d'un nouveau contrat social.
Au-delà de la production de denrées alimentaires, l'agriculture doit s'insérer dans un modèle rural, multifonctionnel, qui tient compte de l'occupation du territoire, des paysages, du tourisme, de la conservation du patrimoine et des autres activités humaines, un modèle qui mise aussi sur la valeur ajoutée et les nouveaux créneaux pour permettre aux artisans de se distinguer sur les marchés locaux comme mondiaux. Elle doit être au service des communautés et favoriser un aménagement du territoire à la satisfaction de tous les ruraux.
La situation actuelle de l'agriculture et de l'occupation du territoire impose donc une réflexion globale, ouverte, inclusive, transparente, bref une approche décloisonnée et à visière levée. La dernière Assemblée générale des membres de Solidarité rurale du Québec nous a mandatés à jouer un rôle dynamique et positif en ce sens. Nous nous y sommes engagés, notamment en préparant une stratégie qui sera soumise au prochain comité exécutif et en participant, le 4 mai dernier, à une première conférence de presse avec différents groupes partageant le même constat. Le but était de sensibiliser les décideurs et de convier les groupes et personnes intéressés à entrer dans ce débat visant à mettre en commun l'ensemble des paramètres en vue de dégager une vision commune de l'agriculture dans l'espace rural.
Personne ne peut remettre en cause la nécessité d'un tel débat, car les conséquences de ne rien faire sont trop importantes, le modèle craque de partout, il y a urgence à aborder ces questions avec ouverture et transparence. La volonté des intervenants incontournables semble y être, un certain momentum se dégage, il est temps de mettre la table pour de vrais changements. Il ne reste qu'à trouver le meilleur outil pour y arriver ainsi que les moyens de le financer. Quel qu'il soit, il devra comporter les garanties de rigueur, de démocratie et d'impartialité, essentielles à toute démarche crédible.
Québec rural volume 14 no 3 - mai 2005
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