La politique c'est d'abord et avant toute chose une reconnaissance de
notre mode de vie en plus d'être, au plan formel, une entente
publique-publique. Mais comme cette politique n'en est pas une de
décentralisation, on ne peut pas s'attendre à ce que tous les services
que livre l'État aux citoyens soient décentralisés. Néanmoins, il est
certain que la clause territoriale laisse croire que les services plus
névralgiques comme l'école primaire au village ou la dispense de
services aux personnes âgées reviennent au village.
Il appartient aux MRC, territoire défini comme celui de l'intervention
rurale, de se saisir de la Politique. Se saisir de la politique cela
veut dire d'abord la connaître et la comprendre. Signer des ententes
riches et porteuses qui permettent à chacune des communautés de
s'animer et de se développer une vision d'avenir. (élaborer sur les
pactes)
Consolider la relation MRC-CLD. MRC : rôle politique et CLD : acteur,
le faire-faire. Non, les élus ne sont pas comme les autres intervenants
dans un milieu car ils sont élus mais ils doivent se comporter en élus
représentatifs de leurs communautés. D'ailleurs, des villages prospères
ça n'existe pas sans des élus proactifs.
Je crois qu'il manque deux choses à cette politique : un projet
économique pour le monde rural et un rôle dévolu aux grands organismes
partenaires de l'État. Dans un monde idéal, il aurait été intéressant
que le gouvernement interpelle les CLSC, par exemple, ou les
commissions scolaires afin qu'ils emboîtent le pas. Cela n'ayant pas
été fait, nous avons proposé aux grandes corporations membres
chez-nous, lors d'un conseil d'administration, d'essayer de voir
comment chacune d'entre elles pourrait se doter d'une politique de
développement rural. C'est à suivre. Mais pour l'heure je en suis pas
trop optimiste. Il faudra que les ruraux fassent pression sur ces
institutions pour qu'elles sentent l'urgence d'agir ou encore que la
Politique nationale de la ruralité induise des succès enviables par
d'autres. Mais j'ai espoir car Rome en s'est pas bâtie en un jour.
Comme je vous le disais il y a peine un moment, nous croyons que la
politique nationale de la ruralité est un aspect, un volet de la
dynamisation des communautés rurales. Un autre aspect est la
redéfinition du modèle économique. Pour nous, et c'est là notre
paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme
économique, car il doit devenir autre. Un autre aspect, au défi rural
est celui « redonner un sens, une vie et un contenu réels aux
collectivités naturelles que sont (.) les villages, les villes et les
régions, voilà la pierre angulaire » de notre vision des choses. Créer
un sentiment d'appartenance ou miser sur le sentiment d'appartenance
pour stimuler la prise de responsabilité et la volonté d'assurer une
stabilité à nos milieux de vie. Utopique peut-être mais pas candide,
alors je m'explique.
En effet, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et
hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a
plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En fait, nos
sociétés sont comme un couple qui cherche à redéfinir la façon de vivre
ensemble, d'une femme et d'un homme quand elle n'est plus la femme au
foyer et que lui n'est plus l'unique bailleur de fonds. À l'instar des
rapports hommes/femmes, c'est un enjeu de société extrêmement complexe
car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors
que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle.
C'est un enjeu fascinant car il n'est soluble que dans la mesure où
collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le
sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain.
C'est un enjeu moderne car pour la première fois dans l'histoire de
l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne
servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement
imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents
marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de
fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. Il en va de même
pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à
Murdochville ne change rien à la capacité des usines installées ici de
s'approvisionner.
Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation
de l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la
définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt
que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent
autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que
jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la
conception et le développement d'un modèle économique rural. Car rien
n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages
que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à
imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos
façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le
monde rural est aussi un enjeu politique de taille, il est raisonnable
d'user des outils de la Politique nationale de la ruralité comme d'un
tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté
aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des
communautés de petites tailles.
Ainsi, en forêt, il pourrait y avoir autant de filières de production
qu'il existe de produits non ligneux. On décompte environ 500 produits
non ligneux comme le ginseng, les plantes médicinales, les plantes
odorantes, les mousses, le sirop d'érable, les petits fruits, les
champignons sauvages, etc. En 1997, ces produits représentaient 0,4 %
de la valeur totale des exportations canadiennes de produits
forestiers. Bioxel Pharma, une société pharmaceutique québécoise,
retire de l'if du Canada des taxanes utilisées dans la fabrication de
médicaments pour le traitement des cancers. Actuellement, les ventes
mondiales annuelles de ce type de médicaments dépassent les 3 milliards
de dollars. Pour l'instant, Bioxel produit des taxanes à petite
échelle, mais la demande ne cesse de croître. Le Québec possède l'une
des plus grandes réserves d'ifs au monde. Voilà l'exemple d'une filière
à haute valeur ajoutée à implanter en région qui devrait autant assurer
la pérennité de la ressource que situer l'entièreté de ses opérations
en milieu rural. Et compte tenu que ce secteur de recherche bénéficie
de l'appui - notamment de rabattements fiscaux et de la protection de
la propriété intellectuelle par des brevets - des différents paliers de
gouvernements, ceux-ci doivent poser leur exigence sans quoi
l'innovation sera en ville et la ressource en forêt. Mais entrer dans
la tête des politiques comme des fonctionnaires que l'innovation peut
advenir dans un village exigera des leaders comme des citoyens du monde
rural une véritable croisade. On est pas impuissant à faire changer les
façons de faire de Québec ou Ottawa si on sait comment utiliser les
leviers de la société civile comme notre droit de vote.
D'un autre côté, le laboratoire d'analyse et de séparation des essences
végétales de l'Université du Québec à Chicoutimi a également, dans le
passé, souligné le potentiel de l'if du Canada, mais aussi de la menthe
poivrée, du bouleau jaune, du cèdre, des mousses et lichens, du thé du
Labrador et de la flore en général. Une expertise, via les programmes
de recherche subventionnés existants, est à construire dans ce domaine
afin que des producteurs privés puissent prendre leur place sur le
marché international de la parfumerie, de la fabrication d'arômes,
d'additifs, de produits naturels, d'extraits végétaux et d'huiles
essentielles. Seulement aux États-unis, la valeur de ce secteur a
triplé depuis 1985 pour atteindre 4,4 milliards de dollars en 1999. La
passion de nos contemporains pour les bougies parfumées, les savons aux
huiles essentielles et les sachets odorants présente des occasions
d'affaires pour les ruraux. Or, en cette matière comme en d'autres plus
urbaines, la recherche est la clé du développement. Il faudra donc que
les organismes pourvoyeurs de fonds à la recherche mandatés par l'État
reçoivent l'ordre de donner aux secteurs de recherche liés aux
ressources rurales. L'hypothèse techno-scientifique selon laquelle
investir dans la fibre optique serait plus porteur est toujours à
démontrer.
Du côté de la mer, depuis quelques années, les débouchés de la
transformation traditionnelle de la crevette décortiquée et congelée
sont limités. Malgré une hausse substantielle des coûts de production,
le prix n'a pas réellement changé et les pêcheurs d'ici se voient
refuser constamment l'obtention de quotas de pêche supplémentaires. On
est en présence ici d'un cas typique d'économie traditionnelle aux
horizons limités. Les pêcheries Marinard font bande à part. Situé à
Rivière-au-Renard en Gaspésie, Marinard traite 33 % de la crevette
pêchée au Québec, soit 10 millions de livres annuellement. Au départ,
les dirigeants ont sollicité l'expertise de chercheurs afin de réaliser
des expériences à partir de la carapace des crustacés. Ces études
démontrent alors un potentiel inespéré. En effet, la carapace contient
de la chitine et du chitosane, une protéine qui détient des propriétés
antimicrobiennes.
Un ambitieux projet se met en place soit la production d'une
soixantaine de tonnes de chitosane de grade industriel,
alimentaire-cosmétique et pharmaceutique. La chitine produite est d'une
qualité supérieure à celle de ses concurrents puisque les carapaces
sont traitées à l'usine dans les minutes qui suivent leur première
transformation. Cet avantage permet à Marinard de produire de la
chitosane de grade médical. Mais de l'avis de ses promoteurs, leurs
recherches appliquées continues trouvent difficilement les appuis
financiers opportuns car le capital de risque est frileux. Et pourquoi
faudrait-il que celui des fonds gouvernementaux soient gérés selon les
mêmes règles obtus? Pourquoi l'argent de nos taxes n'aurait-elle pas un
peu l'odeur de nos rêves, de notre détermination à occuper le plus
grand pays du monde? Pourquoi le gouvernement dupliquerait les banques
dans la manière et dans les attentes? Et notez ici un effet co-latéral
important pour le milieu : des chercheurs sont déménagé en Gaspésie
avec familles et enfants amenant avec eux toute une culture qui rayonne
sur l'ensemble de la collectivité de Rivière-au-Renard.
L'entreprise Premier Tech est spécialisée dans la recherche et le
développement de produits à valeur ajoutée à base de la tourbe de
sphaigne. Elle est située à Rivière-du-Loup depuis 78 ans et emploie
1500 personnes. En 2001, la société a généré un chiffre d'affaires de
172,4 millions de dollars. Ses ventes sur les marchés internationaux
représentent 78 % de son chiffre d'affaires, dont 65 % aux États-Unis.
Elle détient 19 sites d'exploitation de la tourbe et 15 usines de
tamisage et d'ensachage principalement situés au Canada. Certaines de
ces usines sont situées en Europe et en Asie. Plus de 16 millions de
sacs de tourbe, terreaux de plantation et de composts sont vendus
annuellement au pays.
Le secteur de l'horticulture de Premier Tech a ainsi développé, au fil
des années, une gamme très variée de produits et technologies qui
augmentent la croissance végétale et la résistance des plantes aux
maladies tout en protégeant l'environnement dont la mycorhize qui
permet de diminuer de 50 % l'usage d'engrais, de produits chimiques et
de pesticides.
Mais ce qui fait la renommée de l'entreprise partout dans le monde, est
sans nul doute l'invention d'un procédé d'assainissement décentralisé
des eaux usées, appelé biofiltre ecoflo®. Ce système d'épuration, à
base de tourbe, filtre dans une cuve de plastique les polluants jusqu'à
leur dégradation. Ce système peut être utilisé autant pour des
applications résidentielles, communautaires que commerciales. La vente
du biofiltre ecoflo® est autorisée dans une quinzaine d'États
américains. Je vois là une solution innovante aux questions
environnementales particulières au monde rural comme celle des
pollutions animales. Mais je parierai que nos fonctionnaires ignorent,
volontairement ou involontairement, ces possibilités quand ils fixent
les normes de construction des fosses septiques à la ferme.
Toujours dans l'ESt du Québec, on a annonçé la construction d'une
première héoliène entièrement québécoise. Une collaboration de l'UQAR
et un compagnie de plastique de SaintJean-Port-Joli. Avec tout ce vent
qui sur les côtes gaspésiennes, on pense que le projet a de l'avenir en
plus d'être bon pour l'environnement.
Je prends encore deux autres exemples liés cette fois à la
micro-entreprise si présente dans nos milieux et si absente des
recensements statistiques d'Industrie et Commerce. Il y a 10 ans, les
producteurs artisans de fromages fins étaient une poignée d'illuminés
aux yeux de plusieurs producteurs laitiers, dont moi-même. Aujourd'hui,
ils ont la cote et les marchés! Et le 2 mai 2002, Fernand Rocheleau de
Saint-Roch de l'Achigan - qui avait d'ailleurs participé à notre
Symposium international sur l'économie des terroirs - a connu une
grande joie, car enfin était présentée au public une collection
automne-hiver créée d'étoffe de chinchillas. Rocheleau c'est celui qui
a vu des tissus où d'autres voyaient une fourrure. En fait, le tissus
de chinchilla c'est du poil tissé. Mais puis-je vous dire que sa route
a été longue. Méchant chemin de Damas et sa foi, surtout en lui, fut
éprouvée de nombreuses fois. Outre lui, il n'y a pas grand monde qui y
croyait. Mais près de 20 ans plus tard, Lise Watier porte un manteau
fait du plus beau tissu au monde.
Malgré ces exemples pertinents et de qualité, pour le monde rural face
aux différents pouvoirs politique, économique, financier, comme pour
les ruraux eux-mêmes, la principale difficulté est, me semble-t-il, la
panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose :
renouveler notre regard, voir les choses autrement, les imaginer
différentes, voilà le passage obligé pour toute personne intéressée par
le développement de son village, de sa communauté. Pour les politiciens
ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement c'est
notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État
qu'au grand capital. Car, je vous le rappelle, la spécialisation de
l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production,
exemples le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux
pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est
une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du
19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.
Comme l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout
dans le monde : « la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est
la branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie
et en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici
en plein chaos. Ces spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis
massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste
titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de
l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont
rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes
entreprises, les gouvernements et les institutions internationales
(comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les
Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à
l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science,
ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non
plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de
surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel
point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont
réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes
recettes. » Parlant des mêmes recettes, Einstein a écrit « la folie
c'est s'attendre à des résultats différents en adoptant la même
approche ». Et j'ai bien peur de croire que les idées sous-jacentes à
la Stratégie de l'innovation actuellement discutée au Canada s'appuie
sur les préceptes de la macroéconomie. Ceux-là même qui ont poussé le
monde rural là où on sait.
En somme, notre idée à Solidarité rurale du Québec est que le monde
rural d'aujourd'hui est toujours et encore tributaire de ses
ressources. Cependant, seule une révision en profondeur de la manière
de les exploiter entraînera des succès. Ceux et celles qui essaient de
nous embarquer dans le bateau de l'économie du savoir feront naufrage
car il n'y a jamais eu d'économie de la bêtise ou de l'ignorance. En
matière économique comme entrepreneuriale, il y a des dogmes, des
slogans qui prennent des allures d'idées. Il faut se méfier des papes.
Je ne suis pas en train de dire que nous ne devons pas nous instruire.
Je dis seulement que l'humanité manifeste son intelligence depuis plus
longtemps que les économistes. Je dis aussi que la nouvelle économie
rurale et ses entreprises seront simultanément créatrices et
innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et
enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation
continue, accès aux ressources, investissement dans la recherche,
l'innovation et le développement, accès aux marchés domestiques; accès
au capitaux surtout lors du démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du
monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle
à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité,
les milieux ruraux sont condamnés. « Modifier le regard : c'est ça,
notre grand ouvre. » Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont
plus capables d'invention et de création que les technocrates.
Le professeur en sciences économique Bernard Pecqueur, un Français, dit
même que « le développement local est la seule façon de s'adapter au
global (.) si on oppose à la grande production la spécificité, on aura
du développement local ». Il va même jusqu'à dire que « l'un des moyens
à la disposition des pouvoirs publics pour encourager le développement
local est (..) d'investir dans la construction des territoires, la
protection des paysages, des ressources naturelles. Le territoire
devient une valeur. C'est toute la différence entre valoriser un
territoire, forcément unique, ou valoriser une main d'ouvre » , une
ressource, un secteur, que l'on pourra trouver ailleurs.
Je vais prendre un exemple assez récent et désormais connu. La
Boulangerie Niemand à Kamouraska. Un haut lieu gastronomique,
probablement les meilleurs pains du Québec à cause de la fraîcheur des
farines, qui a su insuffler toute une nouvelle vie à son village pis à
sa MRC. Les propriétaires de cette boulangerie ont vu le monde
autrement et ont construit un lieu en fonction du regard qu'ils
portaient sur les choses. Et je dirais, malgré que je les connaisse
très peu, que leur âme était soulevée par une quête d'excellence, de
beauté (raconter la baguette). Pas étonnant alors qu'ils aient investis
les profits dans la restauration de la dernière maison Queen Ann de la
MRC. Et d'autres sont venus faire de la reliure ou des chocolats
pendant que la boulangère fuit son échoppe pour aller peindre. Est né
un festival du patrimoine. Dans le même ordre d'idées, je pourrais vous
parler de Deschambault avec son Vieux presbytère tourné sur les arts
modernes, animé par des locaux si accrochés à leur coin de pays qu'ils
exigent de le montrer aux autres. Et bien la MRC de Portneuf travaille
à une politique culturelle fort engageante pour les résidants comme les
élus, qui puisse également fonder l'expérience touristique dans ce coin
de pays. Dans notre MRC, on a forcé l'adoption d'une politique
patrimoniale car nous de Saint-Camille, on voulait protéger nos legs.
Dans la vaste sphère de la culture, Solidarité rurale du Québec a
travaillé sur un seul aspect : le patrimoine. Depuis, nos travaux sur
le patrimoine nous ont amené naturellement vers ceux sur les terroirs
et leur production. Nous croyons que les produits du terroir sont
autant un bien culturel qu'économique et qu'à ce titre, ils doivent
être protégés et développés pour ce qu'ils sont : des objets de notre
patrimoine. Ils sont l'envers de la banalité, de l'anodin, de
l'ordinaire. Ils sont hautement identitaires, car ils sont le fait de
quelqu'un en plus d'être le fait d'une communauté. Généralement, on
apprend à les faire grâce au compagnonnage, une pédagogie hautement
humaine. Ils sont rentables pour les artisans en plus de l'être pour
les communautés rurales, car ils exploitent des ressources locales. Ils
sont également le reflet de la rigueur de ceux et celles qui les font
car eux aussi, autrement, à leur manière, sont en quête d'excellence et
s'y contraignent en encadrant leur pratique. Recherchés à la ville et
produits à la campagne, ils sont un point d'équilibre, un lieu de
rencontre convivial entre le rat des villes et le rat des champs.
Également, ils sont au service des autres métiers de la bouche :
pâtissiers, bouchers, boulangers, cuisiniers, etc. « Les terroirs sont
la langue maternelle de la cuisine » a déclaré l'amateur et chef de
grande réputation Pep Palau.
Par l'étude des terroirs, nous en sommes venus à considérer toute sorte
de choses qui n'avaient pas encore retenues l'attention des gens de
notre secrétariat. Un exemple en travaillant sur les ressources
inexploitées de la forêt et en sachant qu'en Beauce certains forestiers
cherchaient à cultiver le ginseng, nous sommes tombés sur ce précieux
extrait de la fameuse Flore laurentienne du Frère Marie Victorin.
Parlant du ginseng, il écrit : « Cette plante est le fameux Ginseng de
Tartarie que l'empereur de Chine payait trois fois son poids d'argent.
Les Chinois et les Japonais s'en servent depuis des siècles, comme
panacée. La plante, déjà connue de Sarrazin, fut identifiée au Ginseng
de Tartarie, en 1716, par P. Lafitau. Cette découverte produisit à
l'époque autant d'émotion et de cupidité que beaucoup plus tard
l'annonce des mines d'or de la Californie. Les habitants, trouvant plus
de profit à chercher du Ginseng qu'à semer du blé, abandonnaient leurs
terres pour courir les bois. Malheureusement, au lieu de laisser la
racine sécher lentement dans les greniers, on la séchait au four pour
aller plus vite. Ce fut la cause de la dépréciation du Ginseng canadien
et bientôt de ce grand trafic il ne resta plus que le dicton populaire
: « C'est tombé, ou ça tombera comme le Ginseng ! » La chasse au
Ginseng a fait place à sa culture, qui se pratique surtout dans la
province d'Ontario. En 1929, il s'est produit au Canada 45 000 livres
de Ginseng évalué alors à 370 000 dollars. - Le Ginseng est l'une des
plantes dont la présence simultanée dans l'Asie orientale et l'Amérique
orientale indique un rapport ancien entre les deux flores. » En moins
de dix lignes, un pan de notre histoire, un produit de notre terroir
forestier, et un volet d'un multiculturalisme ancestral nous sont
rendus. La modification du regard prend parfois sa source à des détails
ou encore à la revisite de lieux ou de livres oubliés. Et pour
convaincre les septiques, j'ajouterai quelques lignes lues des résumés
des présentations du 66e congrès de l'ACFAS. « Cette espèce, le ginseng
d'ici, a fait l'objet d'une cueillette intensive, si bien que les
populations naturelles ont aujourd'hui presque toutes disparu. Il est
cependant possible de cultiver le ginseng. Trois modes de culture
différents sont utilisés: 1) culture intensive en plein champ; 2)
culture intensive en boisé; et 3) culture en boisé en simulant les
conditions naturelles. Le prix de vente du ginseng, selon le mode de
culture, atteint jusqu'à 65$, 165$ et 575$ par kilogramme,
respectivement. » À bon entendeur salut!
Pour conclure sur les produits du terroir, je dirais qu'ils sont une
union savante entre nature et culture, essentielle à la vie
contemporaine, car elle témoigne de la façon dont les hommes et les
femmes ont vécu.
Voilà le maître mot du développement et de la vitalité : les hommes et
les femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les
subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que
la culture est la clé de voûte du développement.
Mais peut-être que je sais ça car je suis un homme modeste, peu
instruit mais connaissant tant de choses qu'aujourd'hui on méprise. Je
ne sais pas la poésie mais j'aime profondément les mots qui touchent.
Je ne connais rien à l'art ou aux musées fussent-ils modernes ou du
terroir, mais je sais la musique du ruisseau au printemps tout comme je
fige devant les couleurs d'automne. Et tant que les gens comme moi ne
seront pas inclus dans les intentions, les propos et les actions des
gens qui veulent sauver ou fermer les régions, on arrivera nul part.
Car personne ne pourra faire obstacle à mon bonheur. Or, pour être
heureux j'ai besoin d'un village vivant, moderne, ambitieux et réel.
À la fin de l'année 2002, je suis tombé sur le texte d'un psychiatre
français dans lequel il parlait des individus et de leur
épanouissement. Il écrivait : « mais, pour ne plus se sentir mauvais,
pour devenir celui par qui le bonheur arrive, il faut participer à la
culture, s'y engager, devenir acteur, pas seulement assisté. » J'ai
fait le lien avec notre condition commune de rural. Pour être agent de
bonheur, il nous faudra être participant à la culture québécoise et
occidentale.
Je viens juste de terminer la lecture du dernier Courtemanche, La
seconde Révolution tranquille, des les premières pages, j'ai compris
pourquoi les communautés rurales se devaient d'être solidaires dans
leur développement car elles sont menacées de disparition. Le monde
rural d'aujourd'hui est si peu pris en compte par les leaders
politiques et économiques que les autorités sont des prédateurs. Or, si
nous n'agissons pas ensemble contre nos ennemis à l'instar des Inuits
contre le vents ou la neige, nous sommes morts. Notre survie, la survie
des villages, si obseltes dans l'organisation sociale contrôlée par les
forces du marché, passe impérativement par le développement d'une
culture solidaire. Comme au 21ième siècle, dans un pays occidental,
vivre au village c'est vivre à contre-courant, à la marge, plus que
d'autres, les ruraux sont condamnés à la solidarité digne, digne de
leur bonheur. D'ailleurs la Politique nationale de la ruralité est
appuyé sur une certaine idée de solidarité, de la citoyenneté.
À bon entendeur salut! Car, solidaires entre eux et de leur mode de
vie, les ruraux défendent leur droit au bonheur. C'est plus fort que la
police ou la mondialisation. L'État aurait tort de croire plus ses
actuaires que ses citoyens. Au fil des siècles, tous les pouvoirs sont
tombés. Et comme j'aime mieux être paysan aujourd'hui que gueux au
Moyen Âge, j'userai avec mes amis ruraux des avantages de la démocratie
pour casser l'idée que l'on pourrait fermer des coins de pays qu'on a
défrichés.
Avant de vous laisser la parole, j'aimerais vous dire que nous tentons
tous les jours à Solidarité rurale du Québec d'être un point de
contact, un relais, un lieu de ressourcement pour les leaders des
communautés rurales. Notre site Internet, notre émission hebdomadaire
de radio, notre bulletin de liaison, le Québec rural sont des outils
qui tentent d'appuyer ceux et celles qui choisissent de vivre au
village.
Merci