Solidarité rurale du Québec
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Discours

Lac-aux-Sables, le 18 octobre 2003
Notes pour l'allocution de Jacques Proulx, président de Solidarité rurale du Québec, lors de sa participation à la Journée forum sur le développement local dans la MRC Mékinac.


Salutation d'usage,

Sincèrement, je vous remercie de m'avoir invité. Je suis content d'être ici car il me semble que je rencontre moins les gens des régions centrales. Je suis également content car j'aime rencontrer ceux et celles qui font le développement de nos communautés. Cependant, d'entrée de jeu, je veux vous dire que je ne répondrai pas à vos questions au sujet de la mentalité ou de la géographie de votre MRC car je ne les connais. Mais Je tenterai de donner une causerie qui suscite l'échange. Le débat est certes un des éléments clé du succès du démarche de développement. On ne peut pas changer les choses sans en discuter avec nos voisins et nos concitoyens.

Revenons-en au développement rural. Je crois qu'il faut dissocier l'avenir de la ruralité, de nos milieux de vie, de la mise en place de la Politique nationale de la ruralité. Donc, à l'avenir des villages je consacrerai le gros de cette conférence. Mais avant de passer à cette partie de mon propos, permettez que je vous parle tout de même un peu de ladite politique rurale car elle a obtenu l'appui de tous les partis politiques durant la campagne électorale. Même que les libéraux nous ont annoncé sa bonification. Donc qu'est-elle cette fameuse politique?

La politique nationale de la ruralité appartient au gouvernement du Québec. Solidarité rurale du Québec est un lobby, un instance-conseil. On a été consulté. On est content, mais on n'est pas le gouvernement et je ne suis pas le ministre des Régions. Mais elle est plus près de la décentralisation que tous les travaux du Rendez-vous national des Régions. J'ai regardé le projet-pilote de la Mauricie. C'est une opération de communications internes. Les élus se créent une structure d'apprivoisement des programmes gouvernementaux; j'exagère à peine!

La politique c'est d'abord et avant toute chose une reconnaissance de notre mode de vie en plus d'être, au plan formel, une entente publique-publique. Mais comme cette politique n'en est pas une de décentralisation, on ne peut pas s'attendre à ce que tous les services que livre l'État aux citoyens soient décentralisés. Néanmoins, il est certain que la clause territoriale laisse croire que les services plus névralgiques comme l'école primaire au village ou la dispense de services aux personnes âgées reviennent au village.

Il appartient aux MRC, territoire défini comme celui de l'intervention rurale, de se saisir de la Politique. Se saisir de la politique cela veut dire d'abord la connaître et la comprendre. Signer des ententes riches et porteuses qui permettent à chacune des communautés de s'animer et de se développer une vision d'avenir. (élaborer sur les pactes)

Consolider la relation MRC-CLD. MRC : rôle politique et CLD : acteur, le faire-faire. Non, les élus ne sont pas comme les autres intervenants dans un milieu car ils sont élus mais ils doivent se comporter en élus représentatifs de leurs communautés. D'ailleurs, des villages prospères ça n'existe pas sans des élus proactifs.

Je crois qu'il manque deux choses à cette politique : un projet économique pour le monde rural et un rôle dévolu aux grands organismes partenaires de l'État. Dans un monde idéal, il aurait été intéressant que le gouvernement interpelle les CLSC, par exemple, ou les commissions scolaires afin qu'ils emboîtent le pas. Cela n'ayant pas été fait, nous avons proposé aux grandes corporations membres chez-nous, lors d'un conseil d'administration, d'essayer de voir comment chacune d'entre elles pourrait se doter d'une politique de développement rural. C'est à suivre. Mais pour l'heure je en suis pas trop optimiste. Il faudra que les ruraux fassent pression sur ces institutions pour qu'elles sentent l'urgence d'agir ou encore que la Politique nationale de la ruralité induise des succès enviables par d'autres. Mais j'ai espoir car Rome en s'est pas bâtie en un jour.

Comme je vous le disais il y a peine un moment, nous croyons que la politique nationale de la ruralité est un aspect, un volet de la dynamisation des communautés rurales. Un autre aspect est la redéfinition du modèle économique. Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique, car il doit devenir autre. Un autre aspect, au défi rural est celui « redonner un sens, une vie et un contenu réels aux collectivités naturelles que sont (.) les villages, les villes et les régions, voilà la pierre angulaire » de notre vision des choses. Créer un sentiment d'appartenance ou miser sur le sentiment d'appartenance pour stimuler la prise de responsabilité et la volonté d'assurer une stabilité à nos milieux de vie. Utopique peut-être mais pas candide, alors je m'explique.

En effet, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En fait, nos sociétés sont comme un couple qui cherche à redéfinir la façon de vivre ensemble, d'une femme et d'un homme quand elle n'est plus la femme au foyer et que lui n'est plus l'unique bailleur de fonds. À l'instar des rapports hommes/femmes, c'est un enjeu de société extrêmement complexe car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. Il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à Murdochville ne change rien à la capacité des usines installées ici de s'approvisionner.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle économique rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille, il est raisonnable d'user des outils de la Politique nationale de la ruralité comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petites tailles.

Ainsi, en forêt, il pourrait y avoir autant de filières de production qu'il existe de produits non ligneux. On décompte environ 500 produits non ligneux comme le ginseng, les plantes médicinales, les plantes odorantes, les mousses, le sirop d'érable, les petits fruits, les champignons sauvages, etc. En 1997, ces produits représentaient 0,4 % de la valeur totale des exportations canadiennes de produits forestiers. Bioxel Pharma, une société pharmaceutique québécoise, retire de l'if du Canada des taxanes utilisées dans la fabrication de médicaments pour le traitement des cancers. Actuellement, les ventes mondiales annuelles de ce type de médicaments dépassent les 3 milliards de dollars. Pour l'instant, Bioxel produit des taxanes à petite échelle, mais la demande ne cesse de croître. Le Québec possède l'une des plus grandes réserves d'ifs au monde. Voilà l'exemple d'une filière à haute valeur ajoutée à implanter en région qui devrait autant assurer la pérennité de la ressource que situer l'entièreté de ses opérations en milieu rural. Et compte tenu que ce secteur de recherche bénéficie de l'appui - notamment de rabattements fiscaux et de la protection de la propriété intellectuelle par des brevets - des différents paliers de gouvernements, ceux-ci doivent poser leur exigence sans quoi l'innovation sera en ville et la ressource en forêt. Mais entrer dans la tête des politiques comme des fonctionnaires que l'innovation peut advenir dans un village exigera des leaders comme des citoyens du monde rural une véritable croisade. On est pas impuissant à faire changer les façons de faire de Québec ou Ottawa si on sait comment utiliser les leviers de la société civile comme notre droit de vote.

D'un autre côté, le laboratoire d'analyse et de séparation des essences végétales de l'Université du Québec à Chicoutimi a également, dans le passé, souligné le potentiel de l'if du Canada, mais aussi de la menthe poivrée, du bouleau jaune, du cèdre, des mousses et lichens, du thé du Labrador et de la flore en général. Une expertise, via les programmes de recherche subventionnés existants, est à construire dans ce domaine afin que des producteurs privés puissent prendre leur place sur le marché international de la parfumerie, de la fabrication d'arômes, d'additifs, de produits naturels, d'extraits végétaux et d'huiles essentielles. Seulement aux États-unis, la valeur de ce secteur a triplé depuis 1985 pour atteindre 4,4 milliards de dollars en 1999. La passion de nos contemporains pour les bougies parfumées, les savons aux huiles essentielles et les sachets odorants présente des occasions d'affaires pour les ruraux. Or, en cette matière comme en d'autres plus urbaines, la recherche est la clé du développement. Il faudra donc que les organismes pourvoyeurs de fonds à la recherche mandatés par l'État reçoivent l'ordre de donner aux secteurs de recherche liés aux ressources rurales. L'hypothèse techno-scientifique selon laquelle investir dans la fibre optique serait plus porteur est toujours à démontrer.

Du côté de la mer, depuis quelques années, les débouchés de la transformation traditionnelle de la crevette décortiquée et congelée sont limités. Malgré une hausse substantielle des coûts de production, le prix n'a pas réellement changé et les pêcheurs d'ici se voient refuser constamment l'obtention de quotas de pêche supplémentaires. On est en présence ici d'un cas typique d'économie traditionnelle aux horizons limités. Les pêcheries Marinard font bande à part. Situé à Rivière-au-Renard en Gaspésie, Marinard traite 33 % de la crevette pêchée au Québec, soit 10 millions de livres annuellement. Au départ, les dirigeants ont sollicité l'expertise de chercheurs afin de réaliser des expériences à partir de la carapace des crustacés. Ces études démontrent alors un potentiel inespéré. En effet, la carapace contient de la chitine et du chitosane, une protéine qui détient des propriétés antimicrobiennes.

Un ambitieux projet se met en place soit la production d'une soixantaine de tonnes de chitosane de grade industriel, alimentaire-cosmétique et pharmaceutique. La chitine produite est d'une qualité supérieure à celle de ses concurrents puisque les carapaces sont traitées à l'usine dans les minutes qui suivent leur première transformation. Cet avantage permet à Marinard de produire de la chitosane de grade médical. Mais de l'avis de ses promoteurs, leurs recherches appliquées continues trouvent difficilement les appuis financiers opportuns car le capital de risque est frileux. Et pourquoi faudrait-il que celui des fonds gouvernementaux soient gérés selon les mêmes règles obtus? Pourquoi l'argent de nos taxes n'aurait-elle pas un peu l'odeur de nos rêves, de notre détermination à occuper le plus grand pays du monde? Pourquoi le gouvernement dupliquerait les banques dans la manière et dans les attentes? Et notez ici un effet co-latéral important pour le milieu : des chercheurs sont déménagé en Gaspésie avec familles et enfants amenant avec eux toute une culture qui rayonne sur l'ensemble de la collectivité de Rivière-au-Renard.

L'entreprise Premier Tech est spécialisée dans la recherche et le développement de produits à valeur ajoutée à base de la tourbe de sphaigne. Elle est située à Rivière-du-Loup depuis 78 ans et emploie 1500 personnes. En 2001, la société a généré un chiffre d'affaires de 172,4 millions de dollars. Ses ventes sur les marchés internationaux représentent 78 % de son chiffre d'affaires, dont 65 % aux États-Unis. Elle détient 19 sites d'exploitation de la tourbe et 15 usines de tamisage et d'ensachage principalement situés au Canada. Certaines de ces usines sont situées en Europe et en Asie. Plus de 16 millions de sacs de tourbe, terreaux de plantation et de composts sont vendus annuellement au pays.

Le secteur de l'horticulture de Premier Tech a ainsi développé, au fil des années, une gamme très variée de produits et technologies qui augmentent la croissance végétale et la résistance des plantes aux maladies tout en protégeant l'environnement dont la mycorhize qui permet de diminuer de 50 % l'usage d'engrais, de produits chimiques et de pesticides.

Mais ce qui fait la renommée de l'entreprise partout dans le monde, est sans nul doute l'invention d'un procédé d'assainissement décentralisé des eaux usées, appelé biofiltre ecoflo®. Ce système d'épuration, à base de tourbe, filtre dans une cuve de plastique les polluants jusqu'à leur dégradation. Ce système peut être utilisé autant pour des applications résidentielles, communautaires que commerciales. La vente du biofiltre ecoflo® est autorisée dans une quinzaine d'États américains. Je vois là une solution innovante aux questions environnementales particulières au monde rural comme celle des pollutions animales. Mais je parierai que nos fonctionnaires ignorent, volontairement ou involontairement, ces possibilités quand ils fixent les normes de construction des fosses septiques à la ferme.

Toujours dans l'ESt du Québec, on a annonçé la construction d'une première héoliène entièrement québécoise. Une collaboration de l'UQAR et un compagnie de plastique de SaintJean-Port-Joli. Avec tout ce vent qui sur les côtes gaspésiennes, on pense que le projet a de l'avenir en plus d'être bon pour l'environnement.

Je prends encore deux autres exemples liés cette fois à la micro-entreprise si présente dans nos milieux et si absente des recensements statistiques d'Industrie et Commerce. Il y a 10 ans, les producteurs artisans de fromages fins étaient une poignée d'illuminés aux yeux de plusieurs producteurs laitiers, dont moi-même. Aujourd'hui, ils ont la cote et les marchés! Et le 2 mai 2002, Fernand Rocheleau de Saint-Roch de l'Achigan - qui avait d'ailleurs participé à notre Symposium international sur l'économie des terroirs - a connu une grande joie, car enfin était présentée au public une collection automne-hiver créée d'étoffe de chinchillas. Rocheleau c'est celui qui a vu des tissus où d'autres voyaient une fourrure. En fait, le tissus de chinchilla c'est du poil tissé. Mais puis-je vous dire que sa route a été longue. Méchant chemin de Damas et sa foi, surtout en lui, fut éprouvée de nombreuses fois. Outre lui, il n'y a pas grand monde qui y croyait. Mais près de 20 ans plus tard, Lise Watier porte un manteau fait du plus beau tissu au monde.

Malgré ces exemples pertinents et de qualité, pour le monde rural face aux différents pouvoirs politique, économique, financier, comme pour les ruraux eux-mêmes, la principale difficulté est, me semble-t-il, la panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose : renouveler notre regard, voir les choses autrement, les imaginer différentes, voilà le passage obligé pour toute personne intéressée par le développement de son village, de sa communauté. Pour les politiciens ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement c'est notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État qu'au grand capital. Car, je vous le rappelle, la spécialisation de l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production, exemples le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du 19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.

Comme l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout dans le monde : « la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est la branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie et en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici en plein chaos. Ces spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes entreprises, les gouvernements et les institutions internationales (comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science, ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes recettes. » Parlant des mêmes recettes, Einstein a écrit « la folie c'est s'attendre à des résultats différents en adoptant la même approche ». Et j'ai bien peur de croire que les idées sous-jacentes à la Stratégie de l'innovation actuellement discutée au Canada s'appuie sur les préceptes de la macroéconomie. Ceux-là même qui ont poussé le monde rural là où on sait.

En somme, notre idée à Solidarité rurale du Québec est que le monde rural d'aujourd'hui est toujours et encore tributaire de ses ressources. Cependant, seule une révision en profondeur de la manière de les exploiter entraînera des succès. Ceux et celles qui essaient de nous embarquer dans le bateau de l'économie du savoir feront naufrage car il n'y a jamais eu d'économie de la bêtise ou de l'ignorance. En matière économique comme entrepreneuriale, il y a des dogmes, des slogans qui prennent des allures d'idées. Il faut se méfier des papes. Je ne suis pas en train de dire que nous ne devons pas nous instruire. Je dis seulement que l'humanité manifeste son intelligence depuis plus longtemps que les économistes. Je dis aussi que la nouvelle économie rurale et ses entreprises seront simultanément créatrices et innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation continue, accès aux ressources, investissement dans la recherche, l'innovation et le développement, accès aux marchés domestiques; accès au capitaux surtout lors du démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux sont condamnés. « Modifier le regard : c'est ça, notre grand ouvre. » Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont plus capables d'invention et de création que les technocrates.

Le professeur en sciences économique Bernard Pecqueur, un Français, dit même que « le développement local est la seule façon de s'adapter au global (.) si on oppose à la grande production la spécificité, on aura du développement local ». Il va même jusqu'à dire que « l'un des moyens à la disposition des pouvoirs publics pour encourager le développement local est (..) d'investir dans la construction des territoires, la protection des paysages, des ressources naturelles. Le territoire devient une valeur. C'est toute la différence entre valoriser un territoire, forcément unique, ou valoriser une main d'ouvre » , une ressource, un secteur, que l'on pourra trouver ailleurs.

Je vais prendre un exemple assez récent et désormais connu. La Boulangerie Niemand à Kamouraska. Un haut lieu gastronomique, probablement les meilleurs pains du Québec à cause de la fraîcheur des farines, qui a su insuffler toute une nouvelle vie à son village pis à sa MRC. Les propriétaires de cette boulangerie ont vu le monde autrement et ont construit un lieu en fonction du regard qu'ils portaient sur les choses. Et je dirais, malgré que je les connaisse très peu, que leur âme était soulevée par une quête d'excellence, de beauté (raconter la baguette). Pas étonnant alors qu'ils aient investis les profits dans la restauration de la dernière maison Queen Ann de la MRC. Et d'autres sont venus faire de la reliure ou des chocolats pendant que la boulangère fuit son échoppe pour aller peindre. Est né un festival du patrimoine. Dans le même ordre d'idées, je pourrais vous parler de Deschambault avec son Vieux presbytère tourné sur les arts modernes, animé par des locaux si accrochés à leur coin de pays qu'ils exigent de le montrer aux autres. Et bien la MRC de Portneuf travaille à une politique culturelle fort engageante pour les résidants comme les élus, qui puisse également fonder l'expérience touristique dans ce coin de pays. Dans notre MRC, on a forcé l'adoption d'une politique patrimoniale car nous de Saint-Camille, on voulait protéger nos legs.

Dans la vaste sphère de la culture, Solidarité rurale du Québec a travaillé sur un seul aspect : le patrimoine. Depuis, nos travaux sur le patrimoine nous ont amené naturellement vers ceux sur les terroirs et leur production. Nous croyons que les produits du terroir sont autant un bien culturel qu'économique et qu'à ce titre, ils doivent être protégés et développés pour ce qu'ils sont : des objets de notre patrimoine. Ils sont l'envers de la banalité, de l'anodin, de l'ordinaire. Ils sont hautement identitaires, car ils sont le fait de quelqu'un en plus d'être le fait d'une communauté. Généralement, on apprend à les faire grâce au compagnonnage, une pédagogie hautement humaine. Ils sont rentables pour les artisans en plus de l'être pour les communautés rurales, car ils exploitent des ressources locales. Ils sont également le reflet de la rigueur de ceux et celles qui les font car eux aussi, autrement, à leur manière, sont en quête d'excellence et s'y contraignent en encadrant leur pratique. Recherchés à la ville et produits à la campagne, ils sont un point d'équilibre, un lieu de rencontre convivial entre le rat des villes et le rat des champs. Également, ils sont au service des autres métiers de la bouche : pâtissiers, bouchers, boulangers, cuisiniers, etc. « Les terroirs sont la langue maternelle de la cuisine » a déclaré l'amateur et chef de grande réputation Pep Palau.

Par l'étude des terroirs, nous en sommes venus à considérer toute sorte de choses qui n'avaient pas encore retenues l'attention des gens de notre secrétariat. Un exemple en travaillant sur les ressources inexploitées de la forêt et en sachant qu'en Beauce certains forestiers cherchaient à cultiver le ginseng, nous sommes tombés sur ce précieux extrait de la fameuse Flore laurentienne du Frère Marie Victorin.

Parlant du ginseng, il écrit : « Cette plante est le fameux Ginseng de Tartarie que l'empereur de Chine payait trois fois son poids d'argent. Les Chinois et les Japonais s'en servent depuis des siècles, comme panacée. La plante, déjà connue de Sarrazin, fut identifiée au Ginseng de Tartarie, en 1716, par P. Lafitau. Cette découverte produisit à l'époque autant d'émotion et de cupidité que beaucoup plus tard l'annonce des mines d'or de la Californie. Les habitants, trouvant plus de profit à chercher du Ginseng qu'à semer du blé, abandonnaient leurs terres pour courir les bois. Malheureusement, au lieu de laisser la racine sécher lentement dans les greniers, on la séchait au four pour aller plus vite. Ce fut la cause de la dépréciation du Ginseng canadien et bientôt de ce grand trafic il ne resta plus que le dicton populaire : « C'est tombé, ou ça tombera comme le Ginseng ! » La chasse au Ginseng a fait place à sa culture, qui se pratique surtout dans la province d'Ontario. En 1929, il s'est produit au Canada 45 000 livres de Ginseng évalué alors à 370 000 dollars. - Le Ginseng est l'une des plantes dont la présence simultanée dans l'Asie orientale et l'Amérique orientale indique un rapport ancien entre les deux flores. » En moins de dix lignes, un pan de notre histoire, un produit de notre terroir forestier, et un volet d'un multiculturalisme ancestral nous sont rendus. La modification du regard prend parfois sa source à des détails ou encore à la revisite de lieux ou de livres oubliés. Et pour convaincre les septiques, j'ajouterai quelques lignes lues des résumés des présentations du 66e congrès de l'ACFAS. « Cette espèce, le ginseng d'ici, a fait l'objet d'une cueillette intensive, si bien que les populations naturelles ont aujourd'hui presque toutes disparu. Il est cependant possible de cultiver le ginseng. Trois modes de culture différents sont utilisés: 1) culture intensive en plein champ; 2) culture intensive en boisé; et 3) culture en boisé en simulant les conditions naturelles. Le prix de vente du ginseng, selon le mode de culture, atteint jusqu'à 65$, 165$ et 575$ par kilogramme, respectivement. » À bon entendeur salut!

Pour conclure sur les produits du terroir, je dirais qu'ils sont une union savante entre nature et culture, essentielle à la vie contemporaine, car elle témoigne de la façon dont les hommes et les femmes ont vécu.

Voilà le maître mot du développement et de la vitalité : les hommes et les femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture est la clé de voûte du développement.

Mais peut-être que je sais ça car je suis un homme modeste, peu instruit mais connaissant tant de choses qu'aujourd'hui on méprise. Je ne sais pas la poésie mais j'aime profondément les mots qui touchent. Je ne connais rien à l'art ou aux musées fussent-ils modernes ou du terroir, mais je sais la musique du ruisseau au printemps tout comme je fige devant les couleurs d'automne. Et tant que les gens comme moi ne seront pas inclus dans les intentions, les propos et les actions des gens qui veulent sauver ou fermer les régions, on arrivera nul part. Car personne ne pourra faire obstacle à mon bonheur. Or, pour être heureux j'ai besoin d'un village vivant, moderne, ambitieux et réel.

À la fin de l'année 2002, je suis tombé sur le texte d'un psychiatre français dans lequel il parlait des individus et de leur épanouissement. Il écrivait : « mais, pour ne plus se sentir mauvais, pour devenir celui par qui le bonheur arrive, il faut participer à la culture, s'y engager, devenir acteur, pas seulement assisté. » J'ai fait le lien avec notre condition commune de rural. Pour être agent de bonheur, il nous faudra être participant à la culture québécoise et occidentale.

Je viens juste de terminer la lecture du dernier Courtemanche, La seconde Révolution tranquille, des les premières pages, j'ai compris pourquoi les communautés rurales se devaient d'être solidaires dans leur développement car elles sont menacées de disparition. Le monde rural d'aujourd'hui est si peu pris en compte par les leaders politiques et économiques que les autorités sont des prédateurs. Or, si nous n'agissons pas ensemble contre nos ennemis à l'instar des Inuits contre le vents ou la neige, nous sommes morts. Notre survie, la survie des villages, si obseltes dans l'organisation sociale contrôlée par les forces du marché, passe impérativement par le développement d'une culture solidaire. Comme au 21ième siècle, dans un pays occidental, vivre au village c'est vivre à contre-courant, à la marge, plus que d'autres, les ruraux sont condamnés à la solidarité digne, digne de leur bonheur. D'ailleurs la Politique nationale de la ruralité est appuyé sur une certaine idée de solidarité, de la citoyenneté.

À bon entendeur salut! Car, solidaires entre eux et de leur mode de vie, les ruraux défendent leur droit au bonheur. C'est plus fort que la police ou la mondialisation. L'État aurait tort de croire plus ses actuaires que ses citoyens. Au fil des siècles, tous les pouvoirs sont tombés. Et comme j'aime mieux être paysan aujourd'hui que gueux au Moyen Âge, j'userai avec mes amis ruraux des avantages de la démocratie pour casser l'idée que l'on pourrait fermer des coins de pays qu'on a défrichés.

Avant de vous laisser la parole, j'aimerais vous dire que nous tentons tous les jours à Solidarité rurale du Québec d'être un point de contact, un relais, un lieu de ressourcement pour les leaders des communautés rurales. Notre site Internet, notre émission hebdomadaire de radio, notre bulletin de liaison, le Québec rural sont des outils qui tentent d'appuyer ceux et celles qui choisissent de vivre au village.

Merci