Solidarité rurale du Québec, la coalition que je préside depuis 12 ans,
en plus de promouvoir le mode de vie rural considère une idée moderne :
celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques
Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait
que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que
nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses
qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier
motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit
vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur
la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et
d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des
allées et venues, des départs puis des retours. À cet égard, l'exemple
des jeunes est patent : partir pour mieux revenir. Beaucoup d'entre eux
sont partis voir le monde, faire leurs expériences, conclure leurs
études puis l'âge aidant, commencent à chercher une branche où se poser.
Au
21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement
urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son
rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En effet, la campagne depuis
l'Antiquité, ou si vous préférez depuis la création de la première
ville, a toujours été au service de la ville. En fait, la ville peut
apparaître dans l'histoire de l'humanité quand on maîtrise assez
l'agriculture pour pouvoir produire de la nourriture pour plus d'une
famille. Or, aujourd'hui la ville vit autant aux crochets des campagnes
mexicaines, chinoises, californiennes, italiennes que québécoises.
En fait, aujourd'hui se pose à nous le sens même de la ruralité. Et
comme la ruralité est difficile à cerner, à définir, on l'oppose à son
contraire : la ville. Mais également, on la subordonne à la ville. À
preuve, on fixe aux villes des villages pour endiguer des problèmes
fiscaux et on crée des expressions comme « quartiers ruraux » pour
définir le milieu de vie de certains habitants de Rouyn-Noranda. Quand
il faut tordre la langue pour nommer une réalité c'est qu'on est déjà
dans le cauchemar. Rien n'a changé au pays du Québec parce que 42
agglomérations urbaines comptent 80 % de la population et de la
richesse. Rien n'a changé parce que la ruralité c'est d'abord et avant
tout un temps, un espace, un mode de vie donc une culture. Et si vous
n'êtes pas de mauvaise foi, vous en conviendrez facilement : le temps
ne s'écoule pas à la ville comme à la campagne, le rapport à l'espace
n'est pas le même et comme on occupe ni le temps, ni l'espace comme en
ville se développe un mode de vie qui est irrigué de sa propre culture.
Ce que je cherche à dire c'est que vivre à la ville ou au village,
c'est aussi différent que vivre à Paris ou à Montréal. C'est un peu
pareil et tellement différent! On a bien sûr la même télé, le même
téléphone, les mêmes gouvernements, la même langue mais pas le même
air, la même eau, le même environnement, etc. Jouer dans la cour ou
jouer dans le champ n'amène pas les mêmes jeux.
Plus tôt, je disais que le problème de la ruralité contemporaine est
d'abord celui de son sens. À cet égard, je crois que le sens de la
ruralité est dans l'alternative qu'elle offre à la ville. Il n'y a donc
pas d'opposition entre ville ou village. Il y a une différence, autre
chose, une autre mode de vie.
Et seul le respect de nos différences, voire leur accentuation, pourra
induire des relations riches entre les villes et les villages. Toujours
j'invite les villages à être entièrement, totalement ce qu'ils sont :
des communautés de petites tailles. Et ce n'est pas parce qu'un village
compte peu de monde qu'il a besoin d'une ville pour vivre. La douceur
d'un milieu de vie ne tient pas à sa grosseur.
Je termine en disant que je suis toujours étonné que notre société
avancée soit incapable de considérer mon mode de vie rural comme autant
respectable que celui de l'urbain. Le monde rural est toujours perçu
comme un milieu demandant l'assistance de l'État. Pourtant, moi, je
doute que les villages du Québec coûtent ce que les villes coûtent au
trésor public. Et parlant de trésor public, je vous rappelle que le PIB
canadien est toujours tributaire de l'exploitation des ressources
naturelles fussent-elles terriennes, minières ou forestières. En somme,
pour moi, sans le respect on ne peut pas parler d'ententes de service.
Or, ce que j'ai vu jusqu'à maintenant relevait plus de l'assimilation
de la campagne à la ville que du respect des différences.
Merci.