Solidarité rurale du Québec
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Discours

Québec, le 31 mai 2003
Notes pour la causerie de Jacques Proulx, président de Solidarité rurale du Québec, lors du congrès annuel de la Fédération des comités de parents tenue le samedi à l'Université Laval.


Salutations d'usage,

D'entrée de jeu, je veux invoquer le dictionnaire pour rappeler qu'une causerie est un discours sans prétention. C'est bien là l'intention de ma prestation aujourd'hui. Sans prétention, car moi, le paysan, je suis toujours un peu mal à l'aise de parler d'éducation ou d'instruction. Malgré que je comprends bien le sens de l'ethnologie, j'ai tant de gêne avec les hommes et les femmes impliqués dans cette noble sphère de notre vie collective que je préfère l'agriculture, la terre. Pourtant, j'ai passé ma vie à m'instruire et à former ou à être formé. Vous savez, au fond de moi, je pense qu'il y a juste la formation et l'information qui peuvent changer le monde.

Donc, une causerie sans prétention entre vous, des parents et moi, un père et un grand-père, ancien commissaire d'école, ancien président général de l'UPA et président fondateur de Solidarité rurale du Québec, cet organisme qui s'est fait les dents dans la bataille pour le maintien des écoles de village qui, depuis 1997, est l'instance-conseil du gouvernement en matière de développement rural en plus d'être un centre de formation, un centre de documentation, une boîte de relations publiques, une maison d'édition bref un creuset pour le monde rural et ses leaders, fussent-ils bénévoles ou salariés.

Sans prétention, car je voudrais surtout susciter un échange. Je sais très bien que vous souhaitez que je vous parle du Rapport Proulx/Caron sur les petites écoles. Or, je pense que votre fédération était membre du comité et que c'est à elle de commenter son travail. Ensuite, je ne suis pas le ministre de l'Éducation. Cependant, je sais deux choses: que les libéraux adhèrent à l'idée de ce rapport et que les ruraux ont fait de la question de l'école au village un absolu. Mais plus que tous les rapports ou les tous les gouvernements ce qu'il faut comprendre c'est le sens de la ruralité, du village au 21ième siècle. Ainsi, je m'accorde une quinzaine de minutes de parole puis nous pourrons discuter, même débattre. Pour ceux et celles qui voudraient revenir sur ce fameux rapport, je le ferai avec plaisir en vous disant que toute la mouvance rurale et régionale québécoise est en attente des premières décisions libérales. Je crois que le prochain budget prévu pour le 12 juin devrait nous donner les indications des priorités d'action.

Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, économique, culturelle - ce qui inclut la prestation des services publics et privés - car il doit devenir autre.

En effet, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En fait, nos sociétés sont comme un couple qui cherche à redéfinir la façon de vivre ensemble, d'une femme et d'un homme quand elle n'est plus la femme au foyer et que lui n'est plus l'unique bailleur de fonds. À l'instar des rapports hommes/femmes, c'est un enjeu de société extrêmement complexe car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. Il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à Murdochville ne change rien à la capacité des usines installées ici de s'approvisionner.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle politique et économique rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille, il est raisonnable d'user des outils de la Politique nationale de la ruralité comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petites tailles. D'ailleurs, la ministre déléguée au Développement régional et au Tourisme disait récemment avoir deux projets, voire deux chantiers, le premier est celui de la décentralisation et le second la mise en orbite de la Politique nationale de la ruralité. En fait, elle estime que la modulation des interventions de Québec est toujours une idée à concrétiser. Elle aura tout mon appui si elle va dans ce sens. D'ailleurs, si l'État modulait ses façons de faire cela aurait inévitablement des effets directs sur le développement économique.

Ainsi, en forêt, il pourrait y avoir autant de filières de production qu'il existe de produits non ligneux. On décompte environ 500 produits non ligneux comme le ginseng, les plantes médicinales, les plantes odorantes, les mousses, le sirop d'érable, les petits fruits, les champignons sauvages, etc. En 1997, ces produits représentaient 0,4 % de la valeur totale des exportations canadiennes de produits forestiers. Bioxel Pharma, une société pharmaceutique québécoise, retire de l'if du Canada des taxanes utilisées dans la fabrication de médicaments pour le traitement des cancers. Actuellement, les ventes mondiales annuelles de ce type de médicaments dépassent les trois milliards de dollars. Pour l'instant, Bioxel produit des taxanes à petite échelle, mais la demande ne cesse de croître. Le Québec possède l'une des plus grandes réserves d'ifs au monde. Voilà l'exemple d'une filière à haute valeur ajoutée à implanter en région qui devrait autant assurer la pérennité de la ressource que situer l'entièreté de ses opérations en milieu rural. Et compte tenu que ce secteur de recherche bénéficie de l'appui - notamment de rabattements fiscaux et de la protection de la propriété intellectuelle par des brevets - des différents paliers de gouvernements, ceux-ci doivent poser leur exigence sans quoi l'innovation sera en ville et la ressource en forêt. Mais entrer dans la tête des politiques comme des fonctionnaires que l'innovation peut advenir dans un village exigera des leaders comme des citoyens du monde rural une véritable croisade. On n'est pas impuissant à faire changer les façons de faire de Québec ou Ottawa si on sait comment utiliser les leviers de la société civile comme notre droit de vote.

D'un autre côté, le laboratoire d'analyse et de séparation des essences végétales de l'Université du Québec à Chicoutimi a également, dans le passé, souligné le potentiel de l'if du Canada, mais aussi de la menthe poivrée, du bouleau jaune, du cèdre, des mousses et lichens, du thé du Labrador et de la flore en général. Une expertise, via les programmes de recherche subventionnés existants, est à construire dans ce domaine afin que des producteurs privés puissent prendre leur place sur le marché international de la parfumerie, de la fabrication d'arômes, d'additifs, de produits naturels, d'extraits végétaux et d'huiles essentielles. Seulement aux États-Unis, la valeur de ce secteur a triplé depuis 1985 pour atteindre 4,4 milliards de dollars en 1999. La passion de nos contemporains pour les bougies parfumées, les savons aux huiles essentielles et les sachets odorants présente des occasions d'affaires pour les ruraux. Or, en cette matière comme en d'autres plus urbaines, la recherche est la clé du développement. Il faudra donc que les organismes pourvoyeurs de fonds à la recherche mandatés par l'État reçoivent l'ordre de donner aux secteurs de recherche liés aux ressources rurales, de moduler leurs interventions.

Je prends encore deux autres exemples liés cette fois à la micro-entreprise si présente dans nos milieux et si absente des recensements statistiques d'Industrie et Commerce. Il y a 10 ans, les producteurs artisans de fromages fins étaient une poignée d'illuminés aux yeux de plusieurs producteurs laitiers, dont moi-même. Aujourd'hui, ils ont la cote et les marchés ! Et le 2 mai 2002, Fernand Rocheleau de Saint-Roch-de-l'Achigan - qui avait d'ailleurs participé à notre Symposium international sur l'économie des terroirs - a connu une grande joie, car enfin était présentée au public une collection automne-hiver créée d'étoffe de chinchillas. Rocheleau c'est celui qui a vu des tissus où d'autres voyaient une fourrure. En fait, le tissus de chinchilla c'est du poil tissé. Mais puis-je vous dire que sa route a été longue. Méchant chemin de Damas et sa foi, surtout en lui, fut éprouvée de nombreuses fois. Outre lui, il n'y a pas grand monde qui y croyait. Mais près de 20 ans plus tard, Lise Watier porte un manteau fait du plus beau tissu au monde.

Malgré ces exemples pertinents et de qualité, pour le monde rural face aux différents pouvoirs politique, économique, financier, comme pour les ruraux eux-mêmes, la principale difficulté est, me semble-t-il, la panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose : renouveler notre regard, voir les choses autrement, les imaginer différentes, voilà le passage obligé pour toute personne intéressée par le développement de son village, de sa communauté. Pour les politiciens ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement c'est notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État qu'au grand capital. Car, je vous le rappelle, la spécialisation de l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production, par exemple le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du 19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.

Comme l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout dans le monde : « la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est la branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie et en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici en plein chaos. Ces spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes entreprises, les gouvernements et les institutions internationales (comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science, ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes recettes. » Parlant des mêmes recettes, Einstein a écrit « la folie c'est s'attendre à des résultats différents en adoptant la même approche ». Et j'ai bien peur de croire que les idées sous-jacentes à la Stratégie de l'innovation actuellement discutée au Canada s'appuie sur les préceptes de la macroéconomie. Ceux-là mêmes qui ont poussé le monde rural là où on sait.

En somme, notre idée à Solidarité rurale du Québec est que le monde rural d'aujourd'hui est toujours et encore tributaire de ses ressources. Cependant, seule une révision en profondeur de la manière de les exploiter entraînera des succès. Ceux et celles qui essaient de nous embarquer dans le bateau de l'économie du savoir feront naufrage car il n'y a jamais eu d'économie de la bêtise ou de l'ignorance. En matière économique comme entrepreneuriale, il y a des dogmes, des slogans qui prennent des allures d'idées. Il faut se méfier des papes. Je ne suis pas en train de dire que nous ne devons pas nous instruire. Je dis seulement que l'humanité manifeste son intelligence depuis plus longtemps que les économistes. Je dis aussi que la nouvelle économie rurale et ses entreprises seront simultanément créatrices et innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation continue, accès aux ressources, investissement dans la recherche, l'innovation et le développement, accès aux marchés domestiques; accès aux capitaux surtout lors du démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux sont condamnés. « Modifier le regard : c'est ça, notre grand ouvre. » Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont plus capables d'invention et de création que les technocrates.

Je vais prendre un exemple assez récent et désormais connu. La Boulangerie Niemand à Kamouraska. Un haut lieu gastronomique, probablement les meilleurs pains du Québec à cause de la fraîcheur des farines, qui a su insuffler toute une nouvelle vie à son village pis à sa MRC. Les propriétaires de cette boulangerie ont vu le monde autrement et ont construit un lieu en fonction du regard qu'ils portaient sur les choses. Et je dirais, malgré que je les connaisse très peu, que leur âme était soulevée par une quête d'excellence, de beauté (raconter la baguette). Pas étonnant alors qu'ils aient investi les profits dans la restauration de la dernière maison Queen Ann de la MRC. Et d'autres sont venus faire de la reliure ou des chocolats pendant que la boulangère fuit son échoppe pour aller peindre. Est né un festival du patrimoine. Dans le même ordre d'idées, je pourrais vous parler de Deschambault avec son Vieux Presbytère tourné sur les arts modernes, animé par des locaux si accrochés à leur coin de pays qu'ils exigent de le montrer aux autres. Et bien la MRC de Portneuf travaille à une politique culturelle fort engageante pour les résidants comme les élus, qui puisse également fonder l'expérience touristique dans ce coin de pays. Dans notre MRC, on a forcé l'adoption d'une politique patrimoniale car nous de Saint-Camille, on voulait protéger nos legs.

Dans la vaste sphère de la culture, Solidarité rurale du Québec a travaillé sur un seul aspect : le patrimoine. Depuis, nos travaux sur le patrimoine nous ont amené naturellement vers ceux sur les terroirs et leur production. Nous croyons que les produits du terroir sont autant un bien culturel qu'économique et qu'à ce titre, ils doivent être protégés et développés pour ce qu'ils sont : des objets de notre patrimoine. Ils sont l'envers de la banalité, de l'anodin, de l'ordinaire. Ils sont hautement identitaires, car ils sont le fait de quelqu'un en plus d'être le fait d'une communauté. Généralement, on apprend à les faire grâce au compagnonnage, une pédagogie hautement humaine. Ils sont rentables pour les artisans en plus de l'être pour les communautés rurales, car ils exploitent des ressources locales. Ils sont également le reflet de la rigueur de ceux et celles qui les font car eux aussi, autrement, à leur manière, sont en quête d'excellence et s'y contraignent en encadrant leur pratique. Recherchés à la ville et produits à la campagne, ils sont un point d'équilibre, un lieu de rencontre convivial entre le rat des villes et le rat des champs. Également, ils sont au service des autres métiers de la bouche : pâtissiers, bouchers, boulangers, cuisiniers, etc. « Les terroirs sont la langue maternelle de la cuisine » a déclaré l'amateur et chef de grande réputation Pep Palau. En somme, les produits du terroir sont une union savante entre nature et culture, essentielle à la vie contemporaine, car elle témoigne de la façon dont les hommes et les femmes ont vécu.

Voilà le maître mot du développement et de la vitalité : les hommes et les femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture est la clé de voûte du développement.

Mais peut-être que je sais ça car je suis un homme modeste, peu instruit mais connaissant tant de choses qu'aujourd'hui on méprise. Je ne sais pas la poésie mais j'aime profondément les mots qui touchent. Je ne connais rien à l'art ou aux musées fussent-ils modernes ou du terroir, mais je sais la musique du ruisseau au printemps tout comme je fige devant les couleurs d'automne. Et tant que les gens comme moi ne seront pas inclus dans les intentions, les propos et les actions des gens qui veulent sauver ou fermer les régions, on arrivera nul part. Car personne ne pourra faire obstacle à mon bonheur. Or, pour être heureux j'ai besoin d'un village vivant, moderne, ambitieux et réel.

À la fin de l'année 2002, je suis tombé sur le texte d'un psychiatre français dans lequel il parlait des individus et de leur épanouissement. Il écrivait : « mais, pour ne plus se sentir mauvais, pour devenir celui par qui le bonheur arrive, il faut participer à la culture, s'y engager, devenir acteur, pas seulement assisté. » J'ai fait le lien avec notre condition commune de rural. Pour être agent de bonheur, il nous faudra être participant à la culture québécoise et occidentale.

À bon entendeur, salut! Les ruraux défendent leur droit au bonheur. C'est plus fort que la police ou la mondialisation. L'État aurait tort de croire plus ses actuaires que ses citoyens. Au fil des siècles, tous les pouvoirs sont tombés. Et comme j'aime mieux être paysan aujourd'hui que gueux au Moyen Âge, j'userai avec mes amis ruraux des avantages de la démocratie pour casser l'idée que l'on pourrait fermer des coins de pays qu'on a défrichés.

Avant de vous laisser la parole, j'aimerais vous dire que nous tentons tous les jours à Solidarité rurale du Québec d'être un point de contact, un relais, un lieu de ressourcement pour les leaders des communautés rurales. Notre site Internet, notre émission hebdomadaire de radio, notre bulletin de liaison, le Québec rural, sont des outils qui tentent d'appuyer ceux et celles qui choisissent de vivre au village.

Merci!