Salutations d'usage,
D'entrée
de jeu, je veux invoquer le dictionnaire pour rappeler qu'une causerie
est un discours sans prétention. C'est bien là l'intention de ma
prestation aujourd'hui. Sans prétention, car moi, le paysan, je suis
toujours un peu mal à l'aise de parler d'éducation ou d'instruction.
Malgré que je comprends bien le sens de l'ethnologie, j'ai tant de gêne
avec les hommes et les femmes impliqués dans cette noble sphère de
notre vie collective que je préfère l'agriculture, la terre. Pourtant,
j'ai passé ma vie à m'instruire et à former ou à être formé. Vous
savez, au fond de moi, je pense qu'il y a juste la formation et
l'information qui peuvent changer le monde.
Donc,
une causerie sans prétention entre vous, des parents et moi, un père et
un grand-père, ancien commissaire d'école, ancien président général de
l'UPA et président fondateur de Solidarité rurale du Québec, cet
organisme qui s'est fait les dents dans la bataille pour le maintien
des écoles de village qui, depuis 1997, est l'instance-conseil du
gouvernement en matière de développement rural en plus d'être un centre
de formation, un centre de documentation, une boîte de relations
publiques, une maison d'édition bref un creuset pour le monde rural et
ses leaders, fussent-ils bénévoles ou salariés.
Sans
prétention, car je voudrais surtout susciter un échange. Je sais très
bien que vous souhaitez que je vous parle du Rapport Proulx/Caron sur
les petites écoles. Or, je pense que votre fédération était membre du
comité et que c'est à elle de commenter son travail. Ensuite, je ne
suis pas le ministre de l'Éducation. Cependant, je sais deux choses:
que les libéraux adhèrent à l'idée de ce rapport et que les ruraux ont
fait de la question de l'école au village un absolu. Mais plus que tous
les rapports ou les tous les gouvernements ce qu'il faut comprendre
c'est le sens de la ruralité, du village au 21ième siècle. Ainsi, je
m'accorde une quinzaine de minutes de parole puis nous pourrons
discuter, même débattre. Pour ceux et celles qui voudraient revenir sur
ce fameux rapport, je le ferai avec plaisir en vous disant que toute la
mouvance rurale et régionale québécoise est en attente des premières
décisions libérales. Je crois que le prochain budget prévu pour le 12
juin devrait nous donner les indications des priorités d'action.
Pour
nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à
l'innovation politique, économique, culturelle - ce qui inclut la
prestation des services publics et privés - car il doit devenir autre.
En
effet, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement
urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son
rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En fait, nos sociétés sont
comme un couple qui cherche à redéfinir la façon de vivre ensemble,
d'une femme et d'un homme quand elle n'est plus la femme au foyer et
que lui n'est plus l'unique bailleur de fonds. À l'instar des rapports
hommes/femmes, c'est un enjeu de société extrêmement complexe car, par
certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous
d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un
enjeu fascinant car il n'est soluble que dans la mesure où
collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le
sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain.
C'est un enjeu moderne car pour la première fois dans l'histoire de
l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne
servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement
imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents
marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de
fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. Il en va de même
pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à
Murdochville ne change rien à la capacité des usines installées ici de
s'approvisionner.
Cet
état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de
l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la
définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt
que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent
autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que
jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la
conception et le développement d'un modèle politique et économique
rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de
nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes
condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover
dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce
que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille, il est
raisonnable d'user des outils de la Politique nationale de la ruralité
comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne,
contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent
vivre dans des communautés de petites tailles. D'ailleurs, la ministre
déléguée au Développement régional et au Tourisme disait récemment
avoir deux projets, voire deux chantiers, le premier est celui de la
décentralisation et le second la mise en orbite de la Politique
nationale de la ruralité. En fait, elle estime que la modulation des
interventions de Québec est toujours une idée à concrétiser. Elle aura
tout mon appui si elle va dans ce sens. D'ailleurs, si l'État modulait
ses façons de faire cela aurait inévitablement des effets directs sur
le développement économique.
Ainsi,
en forêt, il pourrait y avoir autant de filières de production qu'il
existe de produits non ligneux. On décompte environ 500 produits non
ligneux comme le ginseng, les plantes médicinales, les plantes
odorantes, les mousses, le sirop d'érable, les petits fruits, les
champignons sauvages, etc. En 1997, ces produits représentaient 0,4 %
de la valeur totale des exportations canadiennes de produits
forestiers. Bioxel Pharma, une société pharmaceutique québécoise,
retire de l'if du Canada des taxanes utilisées dans la fabrication de
médicaments pour le traitement des cancers. Actuellement, les ventes
mondiales annuelles de ce type de médicaments dépassent les trois
milliards de dollars. Pour l'instant, Bioxel produit des taxanes à
petite échelle, mais la demande ne cesse de croître. Le Québec possède
l'une des plus grandes réserves d'ifs au monde. Voilà l'exemple d'une
filière à haute valeur ajoutée à implanter en région qui devrait autant
assurer la pérennité de la ressource que situer l'entièreté de ses
opérations en milieu rural. Et compte tenu que ce secteur de recherche
bénéficie de l'appui - notamment de rabattements fiscaux et de la
protection de la propriété intellectuelle par des brevets - des
différents paliers de gouvernements, ceux-ci doivent poser leur
exigence sans quoi l'innovation sera en ville et la ressource en forêt.
Mais entrer dans la tête des politiques comme des fonctionnaires que
l'innovation peut advenir dans un village exigera des leaders comme des
citoyens du monde rural une véritable croisade. On n'est pas impuissant
à faire changer les façons de faire de Québec ou Ottawa si on sait
comment utiliser les leviers de la société civile comme notre droit de
vote.
D'un
autre côté, le laboratoire d'analyse et de séparation des essences
végétales de l'Université du Québec à Chicoutimi a également, dans le
passé, souligné le potentiel de l'if du Canada, mais aussi de la menthe
poivrée, du bouleau jaune, du cèdre, des mousses et lichens, du thé du
Labrador et de la flore en général. Une expertise, via les programmes
de recherche subventionnés existants, est à construire dans ce domaine
afin que des producteurs privés puissent prendre leur place sur le
marché international de la parfumerie, de la fabrication d'arômes,
d'additifs, de produits naturels, d'extraits végétaux et d'huiles
essentielles. Seulement aux États-Unis, la valeur de ce secteur a
triplé depuis 1985 pour atteindre 4,4 milliards de dollars en 1999. La
passion de nos contemporains pour les bougies parfumées, les savons aux
huiles essentielles et les sachets odorants présente des occasions
d'affaires pour les ruraux. Or, en cette matière comme en d'autres plus
urbaines, la recherche est la clé du développement. Il faudra donc que
les organismes pourvoyeurs de fonds à la recherche mandatés par l'État
reçoivent l'ordre de donner aux secteurs de recherche liés aux
ressources rurales, de moduler leurs interventions.
Je
prends encore deux autres exemples liés cette fois à la
micro-entreprise si présente dans nos milieux et si absente des
recensements statistiques d'Industrie et Commerce. Il y a 10 ans, les
producteurs artisans de fromages fins étaient une poignée d'illuminés
aux yeux de plusieurs producteurs laitiers, dont moi-même. Aujourd'hui,
ils ont la cote et les marchés ! Et le 2 mai 2002, Fernand Rocheleau de
Saint-Roch-de-l'Achigan - qui avait d'ailleurs participé à notre
Symposium international sur l'économie des terroirs - a connu une
grande joie, car enfin était présentée au public une collection
automne-hiver créée d'étoffe de chinchillas. Rocheleau c'est celui qui
a vu des tissus où d'autres voyaient une fourrure. En fait, le tissus
de chinchilla c'est du poil tissé. Mais puis-je vous dire que sa route
a été longue. Méchant chemin de Damas et sa foi, surtout en lui, fut
éprouvée de nombreuses fois. Outre lui, il n'y a pas grand monde qui y
croyait. Mais près de 20 ans plus tard, Lise Watier porte un manteau
fait du plus beau tissu au monde.
Malgré
ces exemples pertinents et de qualité, pour le monde rural face aux
différents pouvoirs politique, économique, financier, comme pour les
ruraux eux-mêmes, la principale difficulté est, me semble-t-il, la
panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose :
renouveler notre regard, voir les choses autrement, les imaginer
différentes, voilà le passage obligé pour toute personne intéressée par
le développement de son village, de sa communauté. Pour les politiciens
ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement c'est
notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État
qu'au grand capital. Car, je vous le rappelle, la spécialisation de
l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production, par
exemple le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux
pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est
une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du
19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.
Comme
l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout dans
le monde : « la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est la
branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie et
en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici en
plein chaos. Ces spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis
massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste
titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de
l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont
rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes
entreprises, les gouvernements et les institutions internationales
(comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les
Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à
l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science,
ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non
plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de
surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel
point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont
réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes
recettes. » Parlant des mêmes recettes, Einstein a écrit « la folie
c'est s'attendre à des résultats différents en adoptant la même
approche ». Et j'ai bien peur de croire que les idées sous-jacentes à
la Stratégie de l'innovation actuellement discutée au Canada s'appuie
sur les préceptes de la macroéconomie. Ceux-là mêmes qui ont poussé le
monde rural là où on sait.
En
somme, notre idée à Solidarité rurale du Québec est que le monde rural
d'aujourd'hui est toujours et encore tributaire de ses ressources.
Cependant, seule une révision en profondeur de la manière de les
exploiter entraînera des succès. Ceux et celles qui essaient de nous
embarquer dans le bateau de l'économie du savoir feront naufrage car il
n'y a jamais eu d'économie de la bêtise ou de l'ignorance. En matière
économique comme entrepreneuriale, il y a des dogmes, des slogans qui
prennent des allures d'idées. Il faut se méfier des papes. Je ne suis
pas en train de dire que nous ne devons pas nous instruire. Je dis
seulement que l'humanité manifeste son intelligence depuis plus
longtemps que les économistes. Je dis aussi que la nouvelle économie
rurale et ses entreprises seront simultanément créatrices et
innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et
enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation
continue, accès aux ressources, investissement dans la recherche,
l'innovation et le développement, accès aux marchés domestiques; accès
aux capitaux surtout lors du démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du
monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle
à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité,
les milieux ruraux sont condamnés. « Modifier le regard : c'est ça,
notre grand ouvre. » Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont
plus capables d'invention et de création que les technocrates.
Je
vais prendre un exemple assez récent et désormais connu. La Boulangerie
Niemand à Kamouraska. Un haut lieu gastronomique, probablement les
meilleurs pains du Québec à cause de la fraîcheur des farines, qui a su
insuffler toute une nouvelle vie à son village pis à sa MRC. Les
propriétaires de cette boulangerie ont vu le monde autrement et ont
construit un lieu en fonction du regard qu'ils portaient sur les
choses. Et je dirais, malgré que je les connaisse très peu, que leur
âme était soulevée par une quête d'excellence, de beauté (raconter la
baguette). Pas étonnant alors qu'ils aient investi les profits dans la
restauration de la dernière maison Queen Ann de la MRC. Et d'autres
sont venus faire de la reliure ou des chocolats pendant que la
boulangère fuit son échoppe pour aller peindre. Est né un festival du
patrimoine. Dans le même ordre d'idées, je pourrais vous parler de
Deschambault avec son Vieux Presbytère tourné sur les arts modernes,
animé par des locaux si accrochés à leur coin de pays qu'ils exigent de
le montrer aux autres. Et bien la MRC de Portneuf travaille à une
politique culturelle fort engageante pour les résidants comme les élus,
qui puisse également fonder l'expérience touristique dans ce coin de
pays. Dans notre MRC, on a forcé l'adoption d'une politique
patrimoniale car nous de Saint-Camille, on voulait protéger nos legs.
Dans
la vaste sphère de la culture, Solidarité rurale du Québec a travaillé
sur un seul aspect : le patrimoine. Depuis, nos travaux sur le
patrimoine nous ont amené naturellement vers ceux sur les terroirs et
leur production. Nous croyons que les produits du terroir sont autant
un bien culturel qu'économique et qu'à ce titre, ils doivent être
protégés et développés pour ce qu'ils sont : des objets de notre
patrimoine. Ils sont l'envers de la banalité, de l'anodin, de
l'ordinaire. Ils sont hautement identitaires, car ils sont le fait de
quelqu'un en plus d'être le fait d'une communauté. Généralement, on
apprend à les faire grâce au compagnonnage, une pédagogie hautement
humaine. Ils sont rentables pour les artisans en plus de l'être pour
les communautés rurales, car ils exploitent des ressources locales. Ils
sont également le reflet de la rigueur de ceux et celles qui les font
car eux aussi, autrement, à leur manière, sont en quête d'excellence et
s'y contraignent en encadrant leur pratique. Recherchés à la ville et
produits à la campagne, ils sont un point d'équilibre, un lieu de
rencontre convivial entre le rat des villes et le rat des champs.
Également, ils sont au service des autres métiers de la bouche :
pâtissiers, bouchers, boulangers, cuisiniers, etc. « Les terroirs sont
la langue maternelle de la cuisine » a déclaré l'amateur et chef de
grande réputation Pep Palau. En somme, les produits du terroir sont une
union savante entre nature et culture, essentielle à la vie
contemporaine, car elle témoigne de la façon dont les hommes et les
femmes ont vécu.
Voilà
le maître mot du développement et de la vitalité : les hommes et les
femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les
subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que
la culture est la clé de voûte du développement.
Mais
peut-être que je sais ça car je suis un homme modeste, peu instruit
mais connaissant tant de choses qu'aujourd'hui on méprise. Je ne sais
pas la poésie mais j'aime profondément les mots qui touchent. Je ne
connais rien à l'art ou aux musées fussent-ils modernes ou du terroir,
mais je sais la musique du ruisseau au printemps tout comme je fige
devant les couleurs d'automne. Et tant que les gens comme moi ne seront
pas inclus dans les intentions, les propos et les actions des gens qui
veulent sauver ou fermer les régions, on arrivera nul part. Car
personne ne pourra faire obstacle à mon bonheur. Or, pour être heureux
j'ai besoin d'un village vivant, moderne, ambitieux et réel.
À
la fin de l'année 2002, je suis tombé sur le texte d'un psychiatre
français dans lequel il parlait des individus et de leur
épanouissement. Il écrivait : « mais, pour ne plus se sentir mauvais,
pour devenir celui par qui le bonheur arrive, il faut participer à la
culture, s'y engager, devenir acteur, pas seulement assisté. » J'ai
fait le lien avec notre condition commune de rural. Pour être agent de
bonheur, il nous faudra être participant à la culture québécoise et
occidentale.
À
bon entendeur, salut! Les ruraux défendent leur droit au bonheur. C'est
plus fort que la police ou la mondialisation. L'État aurait tort de
croire plus ses actuaires que ses citoyens. Au fil des siècles, tous
les pouvoirs sont tombés. Et comme j'aime mieux être paysan aujourd'hui
que gueux au Moyen Âge, j'userai avec mes amis ruraux des avantages de
la démocratie pour casser l'idée que l'on pourrait fermer des coins de
pays qu'on a défrichés.
Avant
de vous laisser la parole, j'aimerais vous dire que nous tentons tous
les jours à Solidarité rurale du Québec d'être un point de contact, un
relais, un lieu de ressourcement pour les leaders des communautés
rurales. Notre site Internet, notre émission hebdomadaire de radio,
notre bulletin de liaison, le Québec rural, sont des outils qui tentent
d'appuyer ceux et celles qui choisissent de vivre au village.
Merci!