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Ottawa, le 15 mai 2007 Notes pour l'allocution de Jacques Proulx devant le comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts.
Salutations d'usages
Je suis heureux de venir vous entretenir sur ce sujet important de la pauvreté en milieu rural. En 16 ans d'existence de notre Coalition, 16 ans de défense de la ruralité, de recherches et d'observations de nos villages et leurs communautés, c'est la première fois que Solidarité rurale du Québec est invitée à une audience dans cette enceinte. Vous me permettrez alors d'aborder cette question de la pauvreté à travers un large survol des défis du monde rural du Québec.
La ruralité québécoise se distingue par une reconnaissance et des piliers qui lui sont propres. Elle a une place au gouvernement, elle bénéficie d'une politique spécifique, adaptée, et gérée de façon décentralisée avec des résultats dont peu de politiques publiques peuvent se targuer. Elle dispose d'une instance-conseil officiellement reconnue et dont le mandat, assumé par Solidarité rurale du Québec, est de formuler des avis au gouvernement du Québec sur toutes les politiques et tous les programmes. Cet édifice de la ruralité est le fruit d'un travail acharné d'une large Coalition et de partenaires qui a pris naissance à la suite des États généraux du monde rural tenus en 1991 et de la déclaration du monde rural qui en est sortie.
Depuis cette date, les ruraux du Québec n'ont cessé de réclamer deux choses: leur droit à la différence et leur droit à la prospérité.
Le droit à la différence En 2007, dans nos sociétés fortement industrialisées, il est non seulement essentiel de respecter ce droit à la différence, celle qui fait en sorte que des citoyens ont choisi de vivre en milieu rural, dans de petites et moyennes communautés, mais il faut aussi soutenir équitablement l'exercice de cette liberté de choix.
On l'oublie trop souvent, c'est cette différence du monde rural qui est à l'origine de sa contribution à notre collectivité sur les plans social, culturel et économique. Elle est à la base de la reconnaissance de la propriété collective des territoires afin qu'ils soient au service du bien commun.
Parler de la différence, c'est aussi affirmer que la ville et le village peuvent cohabiter et s'épanouir dans l'interdépendance. Car la ruralité et l'urbanité ne sont pas deux phases successives de la modernité. Ce sont deux modes de vie complémentaires et qui resteront complémentaires tant et aussi longtemps qu'on saura préserver justement leur différence. La Finlande, l'Irlande, l'Autriche ou la Suisse figurent parmi ces pays qui sont souvent présentés comme modèle de développement pour leur croissance soutenue et le niveau de vie de leur population. Ces pays ne sont pas des modèles d'urbanisation à outrance, ils sont tous plus ruraux que le Québec ou le Canada. La marque des sociétés progressistes réside dans leur capacité d'assurer un meilleur équilibre entre l'urbain et le rural et non pas dans l'exacerbation des antagonismes et des disparités entre les régions. Le Québec et le Canada ont atteint, d'ailleurs, un niveau d'urbanisation et de concentration géographique, parmi les plus élevé des pays de l'OCDE, et ce en dépit d'un territoire immense.
Nous sommes engagés dans un nouveau siècle rempli de défis sans précédents pour l'humanité mais aussi de promesses et d'espoir. La ruralité du 21e siècle n'est plus ce qu'elle était au 20e. On continue d'amalgamer le développement rural avec l'agriculture alors que moins de 7% des ruraux vivent d'agriculture. La batterie des programmes agricoles de toutes sortes est destinée à un développement sectoriel qui ne concerne qu'une frange toute relative du monde rural. Confondre donc les politiques agricoles et le développement rural est réducteur de la réalité multiple et contemporaine du monde rural.
Je parlais de promesses et d'espoir car j'ai une foi inébranlable en la capacité des ruraux de rebondir, et des communautés à rejaillir avec les ressorts de la résilience. Car, il me semble que les maîtres mots du développement durable sont les hommes et les femmes. On ne règle rien par la bureaucratie, c'est à partir de l'humain, de ses idées, de sa façon de voir et de penser qu'on en arrive à bâtir une société. La participation citoyenne est fondamentale pour en arriver à un développement durable, sinon cette notion va demeurer un concept bureaucratique, sans application.
Le droit à la prospérité Les ruraux réclament leur droit à la prospérité parce qu'encore en 2007, pour certains, le monde rural est condamné à disparaître et nos gouvernements devraient se préparer à ses funérailles plutôt qu'à investir dans ses communautés.
Selon cette croyance, tout effort de développement dans les régions rurales serait un fardeau pour la collectivité. Cette culture de défaitisme se nourrit de la panne d'idées et du manque d'imagination. Or, se réapproprier notre avenir et notre destin collectif ne peut se faire sans renouveler notre regard, de voir les choses autrement, les imaginer différentes.
Ce fatalisme s'abreuve des difficultés et les fermetures d'usines dans les milieux ruraux. Ses ténors voient dans la crise forestière et plus généralement dans les difficultés des secteurs traditionnels en milieu rural, une raison de plus pour condamner l'avenir de régions entières.
Pourtant, ces crises bien réelles et profondes révèlent les limites, sinon la faillite d'un modèle de développement conçu et géré de façon centralisée, loin de la réalité des communautés rurales. C'est la crise d'un modèle et d'une forme de gouvernance qu'il faut réformer sans quoi les communautés rurales deviendront une proie facile pour la concurrence globalisée.
L'histoire des communautés rurales n'est pas faite que de crises et de fermetures, elle est aussi jalonnée d'ingéniosité, d'un refus de la fatalité et d'une capacité à démentir les projections les plus pessimistes.
La ruralité n'est pas en voie de disparition, bien au contraire, elle est synonyme d'un mode de vie et d'un rapport au temps, à l'espace et à l'autre, différent de l'urbain et qui répond à l'aspiration non seulement des ruraux mais aussi d'un nombre croissant d'urbains qui font le choix de s'installer dans des petites communautés.
L'enjeu de la reconversion La mondialisation et ses répercussions font révéler la faiblesse de notre modèle de développement qui, au nom de la spécialisation, a poussé nos communautés dans une extrême dépendance et vulnérabilité. Comme au 19e, le siècle de la grande industrialisation, on a dédié des régions entières à une seule production, par exemple le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux pêches même s'il n'y a plus de poissons, l'Abitibi aux mines, etc. Au fil des ans, les grandes compagnies se sont intégrées, ont fusionnées et sont devenues des géants mondiaux aux pieds d'argile. Aujourd'hui, des régions et des populations entières sont davantage influencées par les décisions d'un siège social situé dans une métropole qui n'est pas toujours au Canada, que par les décisions de nos gouvernements à tous les échelons. Le sentiment d'impuissance qui en découle est aussi néfaste que ce cercle vicieux de la dépendance.
Nos communautés sont condamnées à une reconversion en profondeur pour diversifier leur économie et recouvrir une capacité d'agir et d'influencer leur destin. À l'ère de la concurrence des économies de l'hémisphère Sud, il faut arrêter de voir toujours plus gros et penser plutôt à s'engager dans des marchés très précis, plus petits, à forte valeur ajoutée. De nouvelles avenues et possibilités s'ouvrent, mais elles requièrent de nouvelles compétences, de nouvelles infrastructures et sans doute une nouvelle gouvernance du développement.
Sur la connectivité S'il y a une infrastructure à considérer comme stratégique aujourd'hui, c'est bien celle des nouvelles technologies et leurs nombreuses applications.
En cette matière, les disparités entre l'urbain et le rural atteignent des proportions qui produisent une exclusion des citoyens sur la seule base de leur lieu de résidence. Nous sommes affligés de constater le fossé grandissant de nos milieux ruraux non seulement par rapport aux villes, mais aussi et surtout par rapport aux campagnes américaines et européennes.
Jour après jour, nous accusons des retards qui éloignent nos communautés de l'économie du savoir et des possibilités de diversification. Pour Solidarité rurale du Québec, cette situation nuit considérablement à l'attractivité de nos territoires ruraux, nos villages se privent jour après jour de compétences, de talents et d'occasions de développement.
Les investissements massifs que consentent des pays occidentaux et des pays émergeants pour la couverture de leur territoire par la connexion à haut débit, érode continuellement notre compétitivité à long terme. Pour les communautés rurales et éloignées du Québec et du Canada, la loi de l'offre et de la demande ne résorbera pas à elle seule le fossé qu'elle a contribué à creuser.
Dans ce sens, la déréglementation du marché des télécommunications que vient d'introduire le gouvernement fédéral répond probablement à des préoccupations qui sont davantage celles des grands centres urbains que celles des milieux ruraux. Ces derniers verront les services de base pour leurs citoyens devenir plus onéreux et moins accessibles et ce dès le 1er juin prochain. Cette déréglementation ne va aucunement dans le sens de réduire ce fossé en matière d'accessibilité aux services de télécommunication, bien au contraire, une nouvelle iniquité vient s'ajouter aux disparités déjà patentes.
Une nouvelle gouvernance Pendant des décennies, nos États ont déployé leur appareil gouvernemental secteur par secteur, chacun avec ses règles propres, ses normes sectorielles, dressant au fil des ans des cloisons étanches qui handicapent l'action intégrée et cohérente sur le terrain. Cette manière de faire étouffe l'initiative locale et empêche de saisir des occasions dans un monde en constant changement.
Aujourd'hui, ce que réclament le plus les ruraux, c'est de l'oxygène, de la latitude, de la souplesse pour sortir des carcans et des normes de la bureaucratie et revivifier la démocratie. Ils veulent une reconnaissance de leur capacité de prendre en charge leur développement et d'assumer des responsabilités à un échelon territorial proche de leurs préoccupations.
Ils veulent se consacrer au développement de leur communauté et à l'épanouissement de leurs enfants plutôt qu'à se battre sans cesse contre les normes qui provoquent la fermeture de leur école, qui concentrent les institutions, qui réduisent le service de postes, qui éloignent le centre de santé. Parcourir des distances de plus en plus grandes pour nos citoyens ruraux devient une source d'appauvrissement en soi. Pensez à un malade de la Gaspésie qui doit suivre des examens et des traitements réguliers à l'Hôtel-Dieu de Québec.
Par ces normes «mur à mur», nos gouvernements nivèlent le monde rural sur des seuils urbains. Une recette peut être bonne pour la grande ville, mais elle peut être néfaste pour le village. Il ne suffit pas de réduire les proportions pour faire du développement rural, il faut ni plus ni moins changer d'ingrédients et de façon de faire, surtout quand la recette est amère.
L'enjeu démographique La démographie est un autre facteur déterminant. Au-delà des projections alarmistes, l'évolution de nos populations vient surtout réhabiliter une évidence à ceux qui l'auraient oubliée; à savoir, l'importance fondamentale du capital humain qui se trouve au coeur même de tout développement durable.
Deux aspects sont traités de façon trop expéditive à mon humble avis, dans le cas du monde rural. D'abord, l'exode ou le départ des jeunes des communautés rurales qui, en soi, n'est pas négatif à mon avis. Les jeunes partent pour étudier, pour acquérir des expériences, découvrir des cultures et des connaissances différentes. Il s'agit là d'un enrichissement indéniable qui recèle des potentialités pour toute la collectivité. Le problème ne réside pas là, il est davantage dans le faible degré de retour. Il y a lieu de réfléchir sur les causes qui sont complexes et multiples et qui changent selon les générations. Il n'en demeure pas moins qu'une grande majorité de jeunes nourrit l'espoir de revenir s'installer un jour dans son village. La qualité des services, la présence d'une école, de loisirs, et de plus en plus d'une connexion haute vitesse sont aujourd'hui parmi les critères incontournables pour une jeune famille dans sa prise de décision.
Le second aspect a trait au vieillissement présenté comme une menace pour notre société. L'expérience et la mémoire des personnes âgées est une denrée exceptionnelle d'une valeur inestimable. Il existe dans les communautés rurales des modèles d'intégration intergénérationnelle qui misent sur la proximité, la petite échelle, pour garder les personnes âgées dans leur communauté, proche de leur famille et des réseaux de solidarité locale. Il y a là des innovations qui méritent l'appui et l'attention de nos gestionnaires.
Conclusion Pour conclure, je vous dirai que mon souhait le plus cher serait celui que votre mandat sur la pauvreté rurale soit d'abord et avant tout une occasion pour éveiller une prise de conscience de la nécessité de s'occuper sérieusement de la ruralité et de donner un coup de barre pour que ce pays, l'un des plus vastes qui soit, s'occupe enfin de son territoire et se l'approprie en misant sur ses citoyens qui ont fait le choix d'y vivre et de s'y épanouir.
La somme des problématiques agricoles, forestières, manufacturières, éducatives, environnementales, prisent en silos dans une logique sectorielle à partir d'Ottawa ou de Québec ne permet plus de saisir les réalités multiples et changeantes de nos milieux ruraux. Pour se reconnecter sur le monde rural et prendre en considération ses particularités dans toute la chaine de décision, il faut ni plus ni moins qu'une responsabilité ministérielle distincte. Tant et aussi longtemps que les questions rurales sont traitées dans un cadre sectoriel, agricole ou autre, elles resteront confinées à un programme pour se donner bonne conscience. Envoyer un signal clair aux ruraux de toutes les provinces, c'est reconnaitre enfin une évidence que la ruralité n'est pas que de l'agriculture, et qu'elle mérite une place entière dans les processus de décision gouvernementale.
Sans ce changement structurel, les rapports continueront de s'accumuler, et le vôtre fortement attendu, risque de ne pas y échapper.
Puisque nos gouvernants se posent surtout la question de ce qu'il en coûterait, j'oserai avancer un chiffre : rien. Ni fonctionnaires supplémentaires, ni experts. Il existe déjà un Secrétariat rural, des équipes réduites dans les provinces, une approche intéressante, une expertise et des partenariats, tous les ingrédients pour développer et mettre en valeur une ruralité moderne contemporaine et exemplaire. Il ne manque qu'une volonté politique, une vision et la détermination d'accompagner durablement les communautés rurales à se prendre en charge.
Pour lutter contre la pauvreté rurale, il faut s'attaquer à un ensemble d'enjeux et combattre des maux à tous les échelons. Il faut surtout voir les choses autrement et en finir avec le fatalisme. Je terminerai sur cette note d'espoir et d'optimisme que nous a laissé un grand homme de la ruralité, mon ami feu Raymond Lacombe qui disait : «Il n'y a pas de territoires sans avenir, il n'y a que des territoires sans projets».
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