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St-Irénée, le 25 octobre 2008 Notes pour l'allocution de Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec, dans le cadre de la journée citoyenne « St-Irénée, un village en harmonie avec la nature et la culture »
Salutations d'usage. Je suis heureuse d'être ici avec vous aujourd'hui pour discuter de ruralité, de territorialité et de l'attrait de ce territoire pour d'autres, dans le contexte de l'arrivée des néo-ruraux dans vos communautés. Il me fait plaisir de partager la réflexion de Solidarité rurale du Québec sur les territoires, leur développement et les néo-ruraux.
Le monde rural n'est plus la campagne des années 60 ou 70 qui nourrit encore l'imaginaire bucolique. Il a beaucoup changé depuis la création de Solidarité rurale du Québec il y a 17 ans. Aujourd'hui, le monde rural ne se traduit plus uniquement par la présence de l'activité agricole, car parmi les ruraux d'aujourd'hui, moins de 7% vivent de l'agriculture. C'est donc dire que 93% de la population rurale pratique d'autres activités que l'agriculture; cette population travaille, elle vit et s'active autour d'autres intérêts et d'autres atouts du monde rural.
Nous constatons que la réalité sociodémographique de nos territoires change aussi. Nous étions les premiers à l'affirmer, et les statistiques le confirment désormais, les flux migratoires se sont inversés au profit du rural. Aujourd'hui au Québec, il y a plus de personnes qui s'installent dans le monde rural que de personnes qui le quittent. Le bilan démographique s'est amélioré dans près de 200 municipalités étendant ce phénomène à de plus en plus de territoires, soit dans 42 MRC. La population est de plus en plus mobile, on accepte plus facilement de se déplacer vers un milieu qui nous attire.
Toute cette évolution arrive également dans un contexte où les grands secteurs d'activités que sont la forêt et l'agriculture sont à la croisée des chemins, en attente de réforme qui tardent à s'articuler. Le monde de l'emploi évolue donc lui aussi. Les emplois sont différents, diversifiés, et on les retrouve de moins en moins dans les grandes entreprises. Bref, le monde rural est désormais centré sur sa nature plutôt que sur son rôle, il devient un choix fait en fonction du milieu de vie offert et de la qualité de vie qui y est associée plutôt qu'un mal nécessaire pour obtenir un emploi. On choisit dorénavant non seulement d'occuper les territoires, mais encore on veut les habiter, les vivre pleinement et les développer.
Dans toute cette effervescence du monde rural, il n'en demeure pas moins que les défis à relever restent entiers. Le premier de ces défis est de créer de la richesse, et de le faire dans la différence, en misant sur ce qui distingue chacun des territoires. On pense alors aux caractéristiques sociales et géographiques, à l'identité et la culture propre à chaque territoire, à l'environnement tant naturel que patrimonial.
Un autre défi consiste à capter la richesse et à l'amener à se réinvestir localement. On pense ici bien sûr à la richesse économique dont certains néo-ruraux disposent mais il faut considérer également la richesse des savoirs et des expertises qui peuvent aussi être mises à contribution dans les communautés.
Enfin, les services offerts dans ces communautés doivent correspondre aux attentes de tous les citoyens et ces besoins se transforment et augmentent dans le monde rural au rythme de la migration, du vieillissement et de l'accélération de la mobilité et des communications. C'est par la culture, les services, et la qualité de vie différente que les communautés rurales pourront développer leur attractivité, elle-même à l'origine de l'installation de familles et de nouveaux ruraux.
Ce portrait du monde rural et ses défis montre combien il est impératif de modifier les approches de développement, de renouveler le regard, celui des dirigeants comme celui des citoyens. Il faut voir les choses autrement. Pour ce faire, il faut considérer le territoire non seulement à travers sa fonction économique, mais aussi comme un milieu de vie qui attire de nouveaux citoyens qui le choisissent. Et pour maintenir ce milieu de qualité, les communautés doivent générer une nécessaire interaction entre les savoirs, les compétences, le patrimoine, la nature, et les humains. Ceux qui y sont déjà, et ceux qui viendront s'y ajouter. C'est dans l'équilibre même de l'ensemble de ces fonctions, et dans l'équilibre entre les personnes, qu'il sera possible de façonner des communautés innovantes, prospères, capable de surmonter les soubresauts et les crises de toutes natures.
LES NÉO-RURAUX Un mot maintenant sur ces nouveaux citoyens du monde rural, ceux qui justement ont fait le choix de la différence. Un mot surtout sur l'impact qu'ils sont susceptibles d'avoir dans les milieux qui les accueillent. Les propos qui suivent s'appuient en effet sur une étude de cas menée par Solidarité rurale sur le phénomène migratoire vers l'espace rural. Cette étude aborde les transformations des communautés qui connaissent une croissance de population en raison de l'arrivée des néo-ruraux. On a ainsi pu évaluer les contributions positives apportées par les néo-ruraux dans les communautés ainsi que les incidences négatives.
Contributions positives. On constate d'abord que les néo-ruraux contribuent à l'élargissement de la base des consommateurs locaux et ainsi, au maintien et au développement de services de proximité, publics et privés. Ils font en sorte d'augmenter le pouvoir d'attraction des municipalités pour d'autres arrivants.
On constate aussi des effets positifs sur l'économie et l'emploi, notamment une diversification des entreprises et des compétences dans les communautés. Les néo-ruraux peuvent satisfaire des besoins de main-d'ouvre non comblés localement, participer à la création d'entreprise ou à la reprise d'activités, notamment dans les secteurs de la construction, de l'immobilier, de l'agroalimentaire, du tourisme, de la culture ou de l'environnement. Ils apportent avec eux un bagage de compétences et d'expertise, souvent absent au départ dans la communauté.
La vie sociale et culturelle de la communauté bénéficie elle aussi de l'arrivée des néo-ruraux. Ils vont par exemple être à la base de l'émergence de nouveaux créneaux culturels ou de la mise en valeur du patrimoine naturel et historique local, ou encore ils vont favoriser la mise en place d'activités artistiques. Ils contribuent à la diffusion de nouvelles idées ou de nouvelles valeurs et s'impliquent de façon importante dans la vie sociale et associative de la communauté. On voit donc un nouveau souffle au niveau du bénévolat local et les initiatives sont souvent source de fierté locale.
Les néo-ruraux ont également une incidence sur l'accroissement de l'utilisation résidentielle du territoire. On remarque qu'il y a plus d'activités de villégiature, la conversion de résidences secondaires en résidences permanentes, et une croissance des activités dans les secteurs de l'immobilier et de la construction. Cela se traduit par une hausse de la valeur foncière et donc pour la municipalité, une hausse de la recette fiscale.
Enfin, les néo-ruraux participent à une dynamisation de la vie politique et de la gouvernance locale et ils manifestent une préoccupation accrue pour les principaux enjeux de développement. Ces préoccupations s'articulent autour de nouvelles priorités, de la prise en compte de l'avenir à long terme et de la volonté de réaliser un développement durable à caractère humain.
.et incidences négatives Le profil d'âge des néo-ruraux, qui sont pour une bonne majorité d'entre eux de nouveaux retraités, joue souvent vers une tendance au vieillissement de la population, ce qui à moyen terme pourrait influencer défavorablement la dynamisation des communautés. Par ailleurs, bien qu'au premier abord on puisse considérer positivement l'augmentation de la valeur des propriétés et donc l'augmentation des recettes fiscales municipales, on constate rapidement certains impacts non souhaités. Par exemple, on assiste à une sélection économique des néo-ruraux, qui favorise les mieux nantis. La hausse de la valeur des propriétés limite l'accès de celles-ci pour les jeunes natifs ou les jeunes familles et amplifie les problèmes de pénurie de logements abordables. De plus, l'augmentation du fardeau fiscal est plus difficile à absorber pour les moins nantis et fait craindre à des citoyens, natifs comme néo-ruraux, de devoir quitter le territoire malgré leur désir d'y demeurer. À moyen terme, on constate des effets négatifs sur la cohésion sociale et sur l'intégration à la vie locale. Les autorités municipales doivent enfin composer avec une demande accrue en services publics, demande que les entrées fiscales supplémentaires ne parviennent que rarement à combler.
Il faut souligner de plus les conséquences notables qu'ont sur l'environnement et l'aménagement du territoire la hausse de densité de population, particulièrement à proximité et autour des plans d'eau. On doit noter aussi que plusieurs natifs témoignent d'un sentiment de dépossession collective face à certaines transformations induites par les néo-ruraux, que ce soient les difficultés d'assurer une continuité générationnelle des propriétés sur le territoire, la transformation des paysages et des modes ruraux d'habiter le territoire de même que la perte du libre accès au patrimoine naturel de ce territoire.
En ce qui a trait à la gouvernance locale, on assiste à un choc des visions entre natifs et néo-ruraux, entre les tenants d'un développement plus traditionnel et les tenants d'un développement intégré, entre les intérêts des uns et des autres. On peut alors constater une polarisation des idéologies, une surenchère des idées, allant même jusqu'à une surreprésentation de certains groupes au sein des instances décisionnelles, et ce, tant des natifs que des néo-ruraux.
Quelques pistes de solution! Pour que les communautés et les territoires profitent pleinement de l'arrivée des néo-ruraux, pour que les humains soient les grands gagnants de ce bouleversement, voici quelques éléments de réflexion et de solutions :
Le premier écueil auquel font face les communautés est qu'elles ont de la difficulté à anticiper le mouvement migratoire. Il risque donc d'y avoir certaines lacunes au niveau de la planification du développement territorial, tant sur la plan physique (terrains, services) que sur le plan social (accueil et intégration des néo-ruraux). Pour y faire face, il est utile pour la communauté d'accueil de se doter d'une vision de son avenir, une vision qui touchera ses valeurs tout autant que le développement de son territoire. Pour ce faire, un exercice de réflexion stratégique et d'orientation sera fort utile, d'autant plus que cet exercice impliquera le plus grand nombre possible de résidents. La vision développée en sera une à facettes multiples qui ralliera les différents segments de la population.
Une autre stratégie consiste à accueillir et à intégrer les nouveaux arrivants au sein de la communauté. Cela implique bien entendu des efforts importants de sensibilisation auprès de la population établie, qui devra contribuer à cet accueil. L'objectif est de connaître les nouveaux arrivants, mais aussi de partager et de faire connaître la vision adoptée par la communauté. Dans cet exercice, on se souviendra que les communications en milieu rural se font souvent de façon informelle, alors il sera utile de créer l'occasion pour présenter officiellement la vision locale.
Une communauté en équilibre profite aussi d'une population diversifiée, qui compte de jeunes familles, aussi bien que des retraités, qui est composée de main d'ouvre de base aussi bien que de travailleurs spécialisés. Ainsi, il peut être utile de planifier et de créer un milieu de vie qui reflète la diversification souhaitée. Par exemple, un zonage résidentiel pourra favoriser les familles ou les retraités dans le respect des besoins de chacun, où les activités et les loisirs offerts tiendront compte de besoins encore là différents. On pourra également prévoir le maintien de l'accès pour tous au patrimoine naturel et récréatif. Mais en tout état de cause, on mettra l'humain au cour des orientations et des décisions. Et pour que cet équilibre soit maintenu, le marketing territorial, s'il en est un, tiendra compte des différents profils des néo-ruraux que l'on souhaite attirer et il sera approprié aux diverses clientèles.
Sur le plan économique, l'équilibre est aussi à privilégier. Une stratégie efficace consiste donc à mettre en valeur les compétences locales et les nouvelles compétences, et ainsi accentuer le sentiment de fierté qui rejaillit sur tous les résidents, natifs ou néo-ruraux, jeunes ou retraités.
Au niveau des services, encore là, miser sur la diversification peut s'avérer un choix judicieux. Que ce soit en santé, en éducation, pour les services publics de proximité ou pour les loisirs, tenir compte des besoins différents et trouver des façons d'y répondre ne peut que bien servir une communauté. Et si certaines décisions échappent aux instances locales, cela n'empêche pas de faciliter toutes les adaptations ou initiatives qui permettront de mieux répondre aux citoyens.
Enfin, il peut être particulièrement intéressant de reconnaître et de préserver le patrimoine collectif immatériel que sont les valeurs d'une communauté, la culture, les savoirs et savoir-faire, les traditions et les coutumes. Ce patrimoine peut être non seulement source de grande fierté, mais plus encore, il peut constituer un des éléments majeurs de la dynamique et de la cohésion de la communauté.
Il est à souhaiter qu'à travers ces bouleversements que connaît le monde rural, à travers les adaptations qui sont requises avec l'arrivée des néo-ruraux, il y ait une préoccupation qui domine, celle de placer l'humain au cour des enjeux et des décisions. Sur une telle base, les communautés n'en seront que plus fortes, les villages n'en seront que plus prospères.
Parce que Tant vaut le village, Tant vaut le pays!
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